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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Jeudi 10 avril 2008

Extrait d’un article paru dans le n° 9 des Chroniques du Graal décembre 1998 :

« Des animaux transgéniques sont-ils responsables des crops    circles ? »

Pour illustrer notre propos, prenons pour exemple l’étrange aventure survenue au docteur Philippe F.

« Il était environ 17 heures 30. Je revenais d’une visite chez l’un de mes patients, lorsque ma voiture est tombée inexplicablement en panne. Je me trouvais à mi-chemin entre Vaïssac et Montclar. Pour comble de tout, mon mobile ne captait pas le réseau et je me trouvais à vingt minutes à pied du village.

Contre mauvaise fortune bon cœur, je me suis mis en quête d’une habitation d’où je pourrais appeler une dépanneuse.

Comme je longeais un champ de maïs, un bizarre remue-ménage a attiré mon attention. Un peu comme une cavalcade s’éparpillant dans tous les sens. Au même moment, j’ai ressenti une démangeaison au niveau du cou et des oreilles et j’ai éternué. Je ne suis pas sujet au rhume des foins et la chaleur était étouffante, mais je n’eus pas le temps de porter une attention particulière à cet incident. Quelque chose venait de jaillir du champ pour venir s’écraser à mes pieds avec un bruit de froissement. Une sorte de boule de gelée blanchâtre. Je notai une forte odeur de feuilles mortes et peut-être de muguet. Je crus tout d’abord à une plaisanterie de gamins du genre boule puante, vous voyez. Mais je n’eus guère le loisir de réfléchir à ça. Une violente crise d’éternuements m’a plié en deux. La cavalcade s’est éloignée pendant que je tentais de reprendre mon souffle.

J’étais furieux après ces mômes mais quelque chose m’intriguait. J’étais probablement la victime d’une farce de mauvais goût, cependant je n’entendais aucun de ces ricanements stupides propre aux garnements qui s’amusent aux dépens d’autrui. Je percevais seulement une sorte de stridulation comparable au chant des cigales.

Malgré les démangeaisons que cette bombe aux poils à gratter m’avait occasionné, j’ai accéléré le pas. Je regrettais de pas m’être muni de ma trousse dans laquelle j’emporte toujours une petite provision d’antihistaminiques.

Je croyais avoir laissé derrière moi ces voyous, lorsque un mouvement rapide agita la lisière du champ de maïs. À la fois agacé et inquiet, je me suis m’arrêté. J’étais sur mes gardes, vous pensez bien. L’affaire n’avait que trop duré.

Soudain, une silhouette a surgi devant moi et s’est immobilisée sur la route. Ébloui par le soleil, j’ai cru d’abord à une sorte de singe affublé d’une carapace, puis je discernai une créature insectoïde. De la taille d’un enfant de dix ans, vous voyez. Ça se déplaçait par rotations successives ou plutôt comme ces buissons roulants dans les westerns, vous voyez. Le plus étrange, c’est que cette chose paraissait totalement instable, comme un nuage de papillons, une sorte d’essaim quoi.

À cet instant-là, mes éternuements sont repartis de plus belle. J’ai cru voir la créature braquer sur moi une sorte de branche dont l’extrémité éclata. Un nuage de spores a virevolté autour de moi. Pris de panique, j’ai tenté de m’enfuir tout en retenant ma respiration. Un dernier éternuement m’a contraint à aspirer une grande goulée d’air et de spores. Contre toute évidence, la crise allergique a cessé immédiatement.

Je me suis retrouvé tout seul sur la route. Tout était calme. J’ai entendu une voiture qui s’approchait. Mon mobile s’est mis à sonner. »

 

Le lendemain de cet étrange incident, monsieur Jean-Louis P., exploitant céréalier fut avisé par un pilote d’U.L.M. qu’un dessin géométrique d’une trentaine de mètres de diamètre avait été tracé dans son champ. D’après les photos prisent par le pilote, le motif avait la forme d’un pentagramme.

De fortes suspicions planent sur les membres d’une communauté religieuse, l’Avènement du Millenium Revisitée, installée depuis peu dans une ferme des environs. Les membres de cette secte se refusent à tout commentaires. En signe d’apaisement, monsieur Jean-Louis P. n’a pas souhaité porter plainte. (Note de la rédaction).

publié dans : Roman (extrait) communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mardi 1 avril 2008

Attentat au HVC

 

Deux jours plus tard, deux hommes se présentèrent aux bureaux de Hard Wiever Consortium. Ils demandèrent à rencontrer Christy Wesley.

Derrière le desk ultra moderne, un costaud sanglé dans un costume bleu police, cravate noire, leur jeta un regard indifférent. Deux autres armoires à glace discutaient dans un coin. Même couleur bleu police, mais chemise à épaulettes de coupe militaire cette fois. Baudrier avec matraque souple, bombe lacrymogène et arme de poing à canon court. Ces deux gars n’étaient pas employés à raconter un florilège des blagues de Benny Hill. Des caméras de surveillance partout, comme des boules sur un sapin de noël. Ce n’était pas un hall d’accueil, c’était un bunker. Un panneau était suspendu derrière le desk, au dessus du vigile. Une sauterelle de dessin animé, caméra au poing, brandissait un pouce triomphant. La caméra ressemblait à un revolver. La sauterelle souriait de toutes ses dents. Des dents de requins.

Slogan : H.W.C ! Nos yeux sont vos armes.

Cool !

Le vigile leur demanda leurs noms en consultant son écran d’un œil morne.

— Nous n’avons pas rendez-vous, précisa l’un des hommes. Un arabe à la barbe impeccablement taillée. Costume noir, veste longue sans col. Main de Fatima en guise de boucle d’oreille. Look d’imam déjanté rock’n’roll. L’autre demeurait silencieux. Il ressemblait à un débardeur des halles endimanché. Il tenait dans sa grosse paluche un attaché-case métallique. Ses lèvres souriaient niais, mais son regard suggérait une intelligence supérieure ainsi qu’une cruauté performante.

Le vigile appuya sur le bouton d’un interphone. Il dévisageait maintenant les deux visiteurs avec suspicion. Quelque chose ne tournait pas rond chez ses deux-là. Il fit un signe discret à ses deux collègues. Dans l’interphone, une voix féminine, autoritaire, demanda de quoi il s’agissait.

— Quelle est exactement le but de votre visite, messieurs ? demanda le vigile. Voix neutre. Aucun sentiment ne transpirait. Professionnalisme parfait.

Ses deux collègues approchaient lentement sans faire de vague. « ÉON ! Étudier le terrain. Occuper le terrain. Nettoyer le terrain. » songea l’Arabe. La devise de Hard Wiever Consortium. L’un d’eux, la main sur son arme, se la jouait grave cow-boy. L’autre, moins agressif, mais peut-être plus dangereux, balayait le hall d’un air désintéressé, genre brocanteur dilettante dans un vide-grenier de province. Il porta la main à son oreille. Une démangeaison due à son oreillette, sans doute. L’autre chuchotait dans un micro placé sur son col. Le débardeur des halles leur envoya un petit bisou homologué tapette. Le regard du brocanteur se durcit. Dans le fond, du renfort arrivait.

— On entre pas chez vous comme dans un moulin, dit le débardeur endimanché. Impressionnant, hein !

Le vigile demeurait imperturbable. L’Arabe s’accouda gentiment sur le desk. Genre entre copains, on va pas faire d’histoires.

— Dites à monsieur Wesley que nous lui apportons des éléments utiles afin de procéder à une modification des paramètres mondiaux.

Le vigile leva les yeux.

— Des paramètres mondiaux ?

— Dites-lui aussi que nous aimerions avoir des nouvelles d’un ami cybernéticien. Il comprendra.

— Je vois. Je vais vous demander de patienter quelques instants, s’il vous plaît. Mademoiselle Johns va vous recevoir.

Une femme les rejoignit quelques minutes plus tard. Grande quinquagénaire ultra sexy, cheveux noirs nattés gouvernante, tailleur classique ultra moulant, bas noir, escarpins vernis. Regard glacé derrière des lunettes cerclés d’or de working girl. Sourire professionnel.

— Visez-moi Gwendoline, dit le débardeur. Manque plus que le fouet.

L’Arabe s’inclina, la main sur le cœur. Réitéra sa requête. Sourire mille et une nuits, comme pour inspirer confiance. Working girl, yeux d’acier, sourire absent, ne se départit pas de son flegme version maîtresse dominatrice. Il y avait belle lurette qu’elle ne frissonnait plus sous le regard des sultans d’opérette.

— Je regrette. Lord Wesley ne pourra pas vous recevoir. Il est très occupé. Que puis-je faire pour vous ?

L’Arabe eut une mimique d’agacement, aussitôt rattrapé par un sourire chaleureux d’une hypocrisie grand style. Il expliqua que malgré son amabilité la dame ne pouvait rien pour eux. Insista encore. Précisa que tout ceci étant très technique, vous comprenez…

— Nous devons rencontrer votre boss, dit le débardeur en reniflant. L’amitié, vous savez ce que c’est. On s’inquiète, on se fait du souci. Vous sentez pas comme une odeur ? Le roussi, non ?

— Lord Wesley n’est pas là, répéta Miss Johns qui ne releva pas l’allusion. Laissez-nous vos coordonnées, nous vous contacterons.

— C’est inutile. Nous reviendrons.

Les deux hommes prirent congé, sans plus d’explication. Au passage, le débardeur fit un pied de nez aux vigiles.

 

Cinq étages plus haut, dans son bureau, Wesley regardait son écran de contrôle. Il reconnut Fulton.

— L’émir doit être ce Farabi je ne sais quoi, dit-il en se tournant vers Robert Gottun qui attendait à côté de lui, les bras croisés et la mine imperturbable d’un chef sioux.

— L’autre, vous pensez que c’est un homme de main ? Un garde du corps, peut-être. J’ai travaillé pour des arabes, dans une autre vie. Ces gars-là sont les champions de la paranoïa. Du grand style.

— Prends deux ou trois gars avec toi et retrouve-moi ces deux zigotos. Je pense qu’une petite leçon leur ferait le plus grand bien.

— Ce sera fait ce soir même, my lord. Ces deux individus seront informés de votre désir de tranquillité. Je crois qu’ils apprécieront la subtilité de nos arguments.

Le gorille prit congé en tripotant la boucle d’oreille que sa petite amie lui avait offert trois jours plus tôt pour ses quarante ans. Un diamant de trois carats.

Deux heures plus tard, exactement à l’heure de la fermeture, le débardeur des halles revint, seul cette fois. Il posa son attaché-case sur le desk, l’ouvrit sous l’œil interloqué du vigile, adressa un bras d’honneur aux deux autres vigiles et plongea la main dans la mallette.

Il y eut un grand SWOUP ! suivi d’un silence de quelques secondes. Les secours dénombrèrent douze morts et dix-huit blessés.

publié dans : Roman (extrait) communauté : Diaspora Zorange
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Samedi 22 mars 2008

Ce mercredi-là, Aelred est en rogne. Aelred est dans un de ses mauvais jours et Leslie Parker, le planton, un abruti congénital comme il n’y en a pas deux dans tout le patelin, veut lui faire des misères. En fait, Aelred essaie tant bien que mal de soigner une gueule de bois carabinée et une crise conjugale ; et c’est déjà assez difficile comme ça. C’est sans doute pour cela qu’il a oublié son badge. Mais Parker est formel : « Les consignes sont strictes, monsieur Fulton. Il faut montrer patte blanche pour pénétrer dans la base. Je peux pas vous laisser entrer si vous ne me présentez pas votre badge ».

Aelred s’emporte, faut voir. Invective, rouscaille, argumente.

— Mais nom de dieu de merde, ducon ! Ça fait bientôt cinq ans que tu me connais.

L’autre, clébard bien dressé dans son uniforme mal repassé, ne veut rien entendre. Les consignes, encore les consignes.

La semaine – une vraie semaine imbibée de merde – avait mal commencé. Une embrouille avec Sally. Qu’est-ce que cette conne était allée raconter à son club de broderie ? Va savoir.  N’empêche que cette jument poulinière de Mégane lui avait fait du rentre dedans pendant toute la soirée de samedi. Une petite fête impromptue chez Rodriguez, l’Espagnol. Après quelques verres de bière, elle était venue se frotter contre lui comme une limace sur une salade ; devant tout le monde, devant Sally qui faisait semblant de ne rien voir mais qui ruminait déjà des représailles. Et pendant ce temps, Mégane faisait monter la pression. Elle savait parler aux hommes et, malgré son intelligence supérieure, Aelred n’était qu’un homme. Cette houri lui susurrait dans le creux de l’oreille des cochoncetés propres à alanguir le moine le plus fervent ; des propos qui ne peuvent pas laisser un mâle indifférent. Il avait refusé pour la forme, mais cette chose-là, bonhomme, ça te travaille toute la nuit. Ce n’est plus une cervelle que tu as dans le crâne, c’est une énorme paire de fesses. C’est le cul de cette grosse pute de Mégane.

Le week-end suivant, Sally devait se rendre chez son père. Aelred déclina l’offre. Sans arrière-pensée. Il se trouvait seulement que ce n’était pas le grand amour entre le vieux Benson et Aelred. Ce grincheux mal embouché n’avait pas accepté que Sally repousse le prétendant qu’il avait envisagé pour elle. Un gars sérieux avec un vrai métier : policeman. Pas un illuminé qui gagnait sa vie en rêvassant à des joujoux électroniques. Un sans père ni mère qui se conchiait pour une mouche ! Le vieux faisait semblant de s’être fait une raison, parce que depuis quelques temps Aelred rebossait pour l’armée, mais ce n’était qu’une vaste hypocrisie.

Enfin, toujours est-il que le dimanche après-midi, Aelred rencontre le vieux Johnny qui lui confirme la rumeur : le mari de Mégane est parti à l’hôpital. Oui, monsieur ! Injonction de cure qu’il a dit le juge.

Aelred ne fait ni une ni deux, il file chez Mégane ; légèrement à l’étroit dans son falzar. Cette pomme l’accueille comme s’il était le roi de Prusse. Les deux célibataires de fortune s’organisent impromptu une partie de jambes en l’air mémorable. Tout aurait pu en rester là, si Mégane n’avait pas rameuté tout le quartier par ses braiements d’âne. Sur le coup, Aelred n’avait pas vraiment réalisé l’ampleur du problème. Mais les langues vont à un tel train autour de la base que dès le lendemain, l’affaire a fait le tour du patelin et qu’un comité d’accueil renforcé attend Sally à la gare routière. Mise au parfum et tout le tralala. Tous des vendus !

Fine mouche et nerfs d’acier, elle est rentré à la maison comme si de rien n’était, Sally. Aelred s’est mangé une pleine assiette de soupe à la grimace, mais grand naïf qu’il est, il a mis ça sur le compte de la fatigue. Tiens beurre ! Les hostilités ont démarré le mardi soir.

Une histoire ! Mais alors, faut voir. Tout ça pour un moment d’égarement. « T’as bien bonne mine d’aller raconter à toutes tes copines que je suis un faune ou je ne sais quelle sorte d’étalon. Mégane, ça lui a mis l’eau à la bouche ». Le mot malheureux ! La réplique cinglante. « C’est pas à la bouche qu’elle a l’eau celle-là » et tout le pataquès. Écœuré, Aelred s’est barré de la maison pour se prendre une de ces cuites comme on en voit peu.

Résultat : mercredi, réveil pénible, dormit dans la voiture. Pas moyen de rentrer à la maison, Sally a tout bouclé, elle est partie on ne sait où et Aelred a oublié ses clés avec le badge dans sa veste sagement rangée dans le placard de la chambre à coucher.

C’est là que ça se corse. Parker ne veut toujours rien savoir. La consigne. Aelred s’emporte, défonce le guichet et enfonce la gueule de Parker dans le plâtre du mur. Quinze jours plus tard : conseil de discipline. Viré comme un malpropre, le génie méconnu.

En attendant Sally s’est calmée, l’hôtel du cul tourné a fini par fermer. Elle ne s’inquiète pas pour son homme. Intelligent comme il est, il bossera dans le privé. Elle en est tellement sûre qu’elle ne peut s’empêcher de s’en vanter auprès de sa vieille copine Mégane. Au passage, elle lui plante le coude dans les côtes, pas rancunière. « Alors, qu’est-ce que t’en penses de mon irlandais ? »

publié dans : Roman (extrait) communauté : L'écriture dans tous ses états
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Lundi 25 février 2008

moustache.gifJe m’introduisis dans ce petit café de quartier avec la démarche d’un voleur traqué. Ma première impression fut exécrable. Petites nappes à carreaux, chaises de formica, comptoir en zinc. Une ribambelle de bouteilles d’alcool suspendues cul par-dessus tête ornementaient un vaste miroir derrière un barman mafflu et rouquin. Sur le mur d’en face, une exposition de photos de la légion étrangère. Grosses mouquères obscènes et méharis grimaçants étalaient leurs attributs aux côtés de guerriers en permission tatoués de motifs insanes. L’antre clinquant et ringard d’un Ali Baba de quartier. Une ode au mauvais goût d’avant guerre, ma pauvre dame. Ça puait la viande faisandée, la sueur et le tabac froid. En arrière-plan, un relent de vomissure de bière.

Ma première impression face au quintal de viande alcoolisée qui régnait derrière le zinc comme une araignée dans son trou fut de m’enfuir tant le regard qu’il me lança me parut peu amène. L’impression d’être une blatte géante. Ma seconde impression fut une évocation du morse de Lewis Carroll. Derrière la moustache du type, sa gueule rougeaude se fendit en deux. Son regard s’illumina d’une gentillesse déplacée. Quelques paroles d’accueil dégringolèrent de derrière le double menton.

— Qu’est-ce que je vous sers mon bon monsieur ?

Un œil pétillait, l’autre pas. En entrant, j’avais aperçu de prime abord le second. Mon moral rasait le bitume. Je me remettais tant bien que mal des événements de la veille.

Je m’accoudai au bar. L’éléphant de mer fit de même. Il me jeta en pleine face un clin de son œil de verre et une plaisanterie muette et égrillarde de son œil valide. Je commandai une fine à l’eau. Boisson démodée comme mes sentiments pour cette garce qui s’en était allée briser sa routine dans les bras de mon associé.

 

Ma femme m’avait plaqué pour d’obscures raisons. Je la revois encore évoquer cette soi-disant routine qui tue l’amour, qui décolle les couples. « Qui déconstruit une histoire bâtie pierre après pierre. » Cette bonne femme discourait comme un psy. Comme si le fait de vivre seul évitait la routine. Même la mort est une routine. On naît, on vit, on meurt. La vie est une situation temporaire à résoudre. La routine quoi !

Du même coup, je perdais ma femme et mon job.

Le mafflu me servit ma consommation que je bus cul sec. La même chose bien entendu merci !

Le type s’exécuta puis retourna astiquer ses verres à l’autre bout du comptoir. Un certain souci de la discrétion semblait animer ce bonhomme que j’avais sans doute mal jugé. La porte s’ouvrit sur la pluie du dehors. Je sursautai. Un Astérix tout maigre et sans casque s’engouffra en frissonnant comme une poule qui vient de se faire couvrir. Il toussa un « salut Léon » désastreux pour ses cordes vocales et réclama un « chouchen ou je tue le chien ». Méfiant, il m’observait du coin de l’œil. Léon continuait d’astiquer ses godets en toisant le nouveau venu d’un air matois.

— T’avais pas arrêter de boire, toi ?

— Demain ! Aujourd’hui, il fait bien trop froid.

Nos regards se croisèrent. Quelque chose s’alluma dans l’œil du gars.

— Mets-en un pour notre visiteur, glissa-t-il. Pour briser la routine. N’est-ce pas monsieur ?

Je sursautai. Que voulez dire ce drôle ? Synchronicité, me souffla à l’oreille la voix chaude de Nadine dans son langage jungien. Je préfère coïncidence, moins pédant. Je remerciai. Toujours remercier professait mon grand-père Maurice. Dieu, la providence, la vie ou la fille de la concierge, je ne sais plus qui, mais se confondre en remerciements. Toujours !

Léon décida de sauver la vie du chien et servit les consommations. Le chouchen après les deux fines me chauffa les sangs et délia ma langue qui, ne sachant trop que dire, s’aventura vers de captivantes considérations météorologiques. Astérix et le morse m’écoutaient avec une attention polie. Tout juste s’ils échangeaient un regard de connivence de temps à autre. Comme à la sauvette.

— Ça on peut dire qu’il fait moche, commenta le petit. Mais on n’est pas aveugle dans le quartier. On le voit bien qu’on est au mois de novembre et qu’il fait un temps de saison, hein ? Somme toute !

publié dans : Roman (extrait) communauté : L'écriture dans tous ses états
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