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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Lundi 10 mars 2008

 

Je dégringole comme une pierre en tourbillonnant – suprême paradoxe – comme une feuille morte. J’ai l’impression de traverser des couches de Paris-brest empilées en alternance avec des matelas en mousse imbibés d’huile de vidange. Ça n’en finit pas. Et puis d’un coup plus rien. Ni décélération, ni choc brutal, rien ! Comme si je me prélassais depuis deux heures devant la télé et que je me réveillais gentiment d’une douce somnolence. Drucker, ça me fait ça. Pas vous ?

La voix sarcastique qui tout à l’heure venait du bas, me parvient maintenant de légèrement au-dessus.

— Détends-toi, mon ballot. Reste peinard et tout va aller au poil.  

— Y a pas de punaise dans le beurre, fait une autre voix, un peu plus rocailleuse.

La lumière est blanche, normale. Je suis installé sur une sorte de fauteuil de dentiste. Devant moi se tiennent trois hommes nippés comme des clowns-grenouilles, enfin, des hommes-grenouilles de toutes les couleurs, si vous préférez. Celui qui a parlé, un grand échalas ébouriffé au pif comme une pelle à tarte me scrute de son œil nu. L’autre est dissimulé par un dispositif qui ressemble à une lunette à infrarouge. Ses lèvres minces tirent sur un cigare malodorant. Il me tend la main.

— Salut l’aminche. Bienvenue à la cagna. Moi, c’est Gros Guignol. Le petit costaud là, avec un œil qu’il a perdu, c’est Vil Pochard, un sacré boit-sans-soif… et le gros barbu avec la vareuse en caoutchouc écossais, c’est Ripou le dingue. Sa mère l’a renié quand il avait 5 ans. C’est pour ça qu’il se rase plus.

— Je ne vois pas le rapport, je réponds.

— Y en pas, glisse le barbu.

Même pas étonné, je me renseigne. Vous êtes qui au juste ? Je suis où et quel temps fait-il ?

Le barbu me contemple avec un air lointain. Manifestement mon interrogatoire le dérange. Il chuchote quelques mots à propos de la poularderie ; le blond ébouriffé le rassure d’un geste. Il me toise de toute sa hauteur et consent enfin à me répondre pendant que le borgne escamote un bâillement ennuyé.

— Nous ? On est G.I.S.E.L.E.

— Pardon ?

— Groupe d’Intervention Spatio-temporel et d’Exfiltration Létale Exponentielle.

Je renifle de dédain.

— Bien sûr !

Je ne comprends rien à ce que ce gugusse raconte mais je ne suis plus à ça près.

— T’es à la bourre. On t’attendait plus tôt. Qu’est-ce t’a lambiné. On était bon pour se tirer.

— Et alors ?

— Et alors, tu te serais fait alpaguer par les hurleurs.

— Les hurleurs ?

— Ben oui, quoi. Les hurleurs. Ça les met en rogne qu’on aille aux toilettes et qu’on s’attarde. Erwan t’en a pas causé ?

— Non. Ce connard ne m’a causé de rien. Son pote par contre…

 

Couloir-20prise-20d-air.jpgJe me lève. Mes jambes ont retrouvé leur force. Je ressens toutefois un léger vertige qui se dissipe aussitôt. La pièce dans laquelle nous nous trouvons ressemble à une salle d’autopsie. Les murs sont recouverts de carrelage blanc, des rigoles courent le long des plinthes et des robinets assez bizarres, en fait on dirait des gargouilles, surgissent du plafond. J’ai la désagréable impression de me trouver dans une chambre à gaz.

Vil Pochard consulte un manomètre, tapote dessus d’un index impeccablement manucuré et dit :

— Faut qu’on joue ripe. Ils seront là dans 2 unités et 35 dixièmes.

Sans discuter, les deux autres ramassent une grosse valise posée dans le coin et une espèce d’aspirateur en bois que je n’avais pas remarqués.

Complètement abasourdi, je rajuste le col de mon imper, j’époussette le reste de sciure collé aux entournures et je vérifie que mon portefeuille est en place. Réflexe idiot dans ce genre de situation mais ça rassure.

Ripou le dingue actionne un levier. Un chuintement et une porte dérobée s’ouvre sur un sas. De l’autre côté, un couloir éclairé par des flambeaux en forme de bras humain.

— Faut y allez maintenant, ordonne Gros Guignol.

Dans le lointain, j’entends de nouveau le chant des baleines. J’en ai froid dans le dos. Nous nous engouffrons dans le sas qui se referme avec un bruit mouillé. Une sorte d’éclat de verre brisé retentit dans la chambre blanche.

— Faut pas traîner ici, assure le barbu. La lourde va pas tenir longtemps.

— Les hurleurs ?

— Non ! Les petits chanteurs à la croix de bois, du genou ! grommelle Ripou le dingue en traînant sa valise derrière lui.

Nous avançons au pas de course. Derrière nous, les flambeaux s’éteignent au fur et à mesure de notre course. Des coups énormes ébranlent la porte du sas. Le couloir tourne brutalement à angle droit et continue encore sur une dizaine de mètres. Au bout, j’aperçois un guichet avec un portillon automatique.

— On y est presque, gueule le barbu. – Il me file un coup de coude dans les côtes – Sors ton bifton ! Le guichetier rigole pas avec le règlement.

Pris d’un sérieux doute, je m’arrête de courir.

— Quel bifton ? je bredouille. (à suivre)

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Dimanche 9 mars 2008

 

maelstrom.jpgMoi qui m’apprêtais à me lever, figurez-vous que j’en reste assis. Jambes de laine, c’est mon nouveau nom, il paraît. Gisèle, vous l’avez compris, c’est l’amour de ma vie. C’est vrai que c’est une drôlesse pas piquée des hannetons, elle a ses défauts mais qui n’en a pas. C’est vrai aussi qu’elle m’en a fait voir de toutes les couleurs mais là, avouez qu’elle est en passe de battre des records. Du coup, j’ai la cervelle qui cachemire aussi. Quoi ? Je sais bien que c’est de la laine de luxe, mais c’est de mon cerveau dont je vous parle, plus de mes guiboles. J’ai beau lire et relire cette fichue carte, la tourner dans tous les sens, je ne parviens pas à comprendre le pourquoi du comment. De toute façon, ce n’est pas son écriture ; qu’elle a élégante et sensuelle. Là, on dirait que c’est une chèvre qui a écrit ce truc.

 

Je cherche un clavier des yeux. En vain. La nuit tombe déjà, on n’y voit plus rien. J’actionne l’interrupteur de faïence, c’est pas aux normes, Léon, c’est pas aux normes, tu vas avoir des problèmes avec…

 

D’habitude, lorsque vous allumez la lumière dans ce genre d’endroit, c’est plutôt jaunâtre avec des chiures de mouche projetées en ombres chinoises tremblotantes sur des murs lépreux. Vous voyez le truc. Alors, tenez-vous bien. Au-dessus de ma tête, ce n’est pas une ampoule à filament qui pendouille au bout d’un fil torsadé. C’est une sorte de globe bleu tout hérissé de pointes. Le virus du sida, mais en plus joufflu. La lumière, bleue, donne l’impression de sombrer au fond d’un abîme et curieusement, l’espace autour semble se dilater. Comme si on avait subitement pousser les murs. Mais pas de clavier, nulle part.

 

Pris d’une intuition soudaine, j’arrache la pin-up. Bingo ! Le fameux clavier est là, incrusté dans le plâtre, à peine plus grand que celui d’un téléphone mobile. La texture me rappelle quelque chose. Je me penche, plutôt intrigué. C’est fait de la même matière que les sabots de Léon. Cette espèce de machin chitineux en peau de scarabée géant. Je pèse le pour et le contre. Tapez le code ou pas ? Je hausse les épaules. Après tout, je nage en plein délire, autant aller jusqu’au bout. Je pianote les 6 chiffres, je ponctue par une étoile et… Le chant des baleines se mue en hurlements de harpistes.

 

Je sais, vous vous dites que je glisse tranquillement dans le barbarisme le plus saugrenu, mais non. J’ai bien dit : « de harpistes ». Imaginez de cris de vieilles femmes s’étranglant dans les cordes de leur instrument et vous aurez une idée du chambard.

 

La pièce se met à méchamment tourner. Un bourdonnement insupportable me vrille les tympans. J’ai l’impression d’avoir oublié quelque chose mais quoi ? Je jette un coup de d’œil sur la pin-up froissée par terre. Je vois ses lèvres de papier articuler des mots que je ne saisis pas tout de suite. Et puis je comprends. La carte disait qu’il fallait taper le code et tirer la chasse tout de suite après. J’obtempère. Les hurlements s’éloignent. La virevolte des murs s’accélère et je me sens aspiré vers le bas, comme dans un maelstrom. Le sol se dérobe sous mes pieds. Je sombre dans un océan de lumière liquide. Au-dessus de moi, un spot publicitaire vantant les mérites d’un célèbre canard se met à beugler son slogan en deux lettres de feu. W.C. !

Loin au-dessous, j’entends une voix sarcastique dire : Avec Gisèle, descendez en rappel ou prenez-vous une gamelle ! (à suivre)

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Vendredi 7 mars 2008

Je ne sais pas si vous vous êtes déjà réveillé avec une gueule de bois carabinée, mais si c’est le cas, rappelez-vous l’effet que ça fait et multipliez par trois. Côté étrangeté, j’ai l’impression de tourner un nouvel épisode de Chapeau melon et bottes de cuir sauf qu’il me semble que dans mon cas ça serait plutôt Chapeau de plomb et langue de cuir. Ajoutez à cela une bosse derrière la nuque grosse comme un œuf de pigeon et vous aurez une certaine idée du tableau. Et j’ai une épouvantable envie d’uriner.

Du coup, je me rends compte que je viens de passer au présent de l’indicatif et c’est pas si simple. La concordance des temps, figurez-vous que dans l’immédiat, j’en ai rien à carrer. Bon ! Tout d’abord faire le point. Reprenons tout depuis le début.

 

a) Je m’engueule avec Robert, mon meilleur ami, à propos de Gisèle, ma femme ;

b) Je commence à picoler chez moi, puis je décide d’aller prendre l’air ;

c) Je tourne un peu du côté du vieux centre et j’entre dans le premier bistrot venu où deux individus patibulaires m’offrent à boire à tour de bras tout en me tirant les vers du nez ;

d) L’affaire tourne au vinaigre et les deux types me filent une dérouillée.

 

wc.jpgTout d’abord, je dois déterminer où je suis. Une pénombre glauque m’enveloppe. Je suis assis sur du ciment. Dans un coin je distingue une lucarne crasseuse par laquelle filtre une lueur blafarde. Ça sent l’urine et le désinfectant bon marché. Je me relève et je m’aperçois soudain que je prends appui sur une cuvette de W.C.

Tout me revient subitement. Le petit, Erwan, tenez absolument à ce que j’aille aux toilettes. Ensuite, ils m’ont parlé d’un certain Ostrogoth de la part de qui j’aurais été censé venir. Et c’est là que quelque chose a dérapé dans le bouillon.

 

Une fois debout, j’inspecte rapidement les lieux. C’est raisonnablement exigu, il y a un très petit lavabo à côté de la porte… qui est verrouillée et ce sont bien… des toilettes. Bingo ! J’en profite pour soulager ma vessie. Dieu que c’est bon ! Il y a parfois de petits plaisirs si simples dans la vie. Ma langue, sèche comme si j’avais dégusté un kilo de parmesan râpé, de rappelle à l’ordre. Aussi sec, je me désaltère au robinet. Le paradis. Mon crâne cesse un instant de m’élancer. Je tâte ma bosse. Bon sang ! Léon a la main lourde.

 

Sans perdre un instant, je tente une dernière fois d’ouvrir la porte, voire de l’enfoncer. C’est du matériau d’avant-guerre. Du costaud ! Et je n’ai pas assez de recul pour obtenir suffisamment de poussée. Je me mets à cogner en beuglant comme un putois orphelin. Rien ! Je plaque mon oreille sur la porte. Rien. Pas un bruit. Où plutôt si, j’entends quelque chose. C’est lointain et ça ressemble au chant des baleines. J’ai entendu ça un jour dans un documentaire du commandant Cousteau. À part ça, aucun des sons habituels de la ville, rumeur de voitures, déchirement de mobylette ou éclats de voix intempestifs.

 

Je me calme et je me laisse tomber sur la cuvette des W.C. Une sourde angoisse commence à m’oppresser. Je suis tombé sur des dingues ! Voilà le problème. Je passe en revue toutes les misères que ces gaillards pourraient m’infliger. Ça va du tabassage en règle à la dissolution dans une baignoire pleine d’acide sulfurique en passant par les expériences sexuelles les plus déplaisantes. J’en suis là de mes cogitations lorsque mon regard tombe sur ce qui ressemble à une carte de visite. C’est là, punaisé au mur sous une page double de Play-boy à moitié déchiré révélant les charmes cachées d’une blonde à forte poitrine. Je l’attrape et je lis une suite de 6 chiffres terminée par une étoile. Au dos, quelqu’un a griffonné au crayon : « Pour un recyclage rapide, composez le code sur le clavier, tirez la chasse et patientez ! G.I.S.E.L.E vous prendra en charge dans moins de 5 minutes. » (à suivre)

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Vendredi 7 mars 2008

Je marmonnai que je n’avais pas envie de pisser. Qu’ils étaient bien gentils, les deux marioles, mais qu’ils commençaient à me courir sur le haricot. C’est le drame de ma vie ça, toujours à rencontrer les gens qu’il ne faut pas. Et à tout prendre, je préférais encore cette garce de Gisèle. Elle avait au moins le mérite de me faire rêver, elle, tandis que ces deux affreux… Je récupérai mon portefeuille dans la poche de mon pardessus, sortit un billet de 50 que je jetai sur le comptoir avec des airs de grand duc en fin de tournée et réitérai ma demande au sujet du rideau de fer.

 

Avec l’expression d’un gars qui voulait rapidement en finir avec sa corvée de chiottes, Erwan se leva de son siège et me prit par le bras. Au moment où ses doigts se refermèrent sur mon poignet je ressentis une sorte de chambardement dans ma poitrine. Imaginez qu’un arc électrique se déploie d’un seul coup à l’intérieur de vos poumons et qu’au même instant un nœud coulant de fil incandescent se serre autour de votre cœur. Je reculai comme un chat pris au piège. Dans ma précipitation, je me cognai contre un tabouret de bar et m’affalai comme un sac dans la sciure. Je jurai. Quel abruti de cafetier pouvait encore mettre de la sciure sur le sol de son estaminet. Le chapelet de grossièretés qui fusa hors de ma bouche desserra légèrement le filament qui entravait mon palpitant. Me remémorant mes cours de judo, je roulai sur moi-même. Erwan gueula quelque chose dans une langue qui ressemblait à du gaélique ancien. Décidément, mes souvenirs de lecture trouvaient de drôles d’occasions pour remonter à la surface. Je n’eus pas le temps d’approfondir le sujet. Erwan se jeta sur moi, me récupéra par le col de mon pardessus et m’immobilisa par une clé au bras. Le nez dans la sciure, j’avais du mal à faire le point. Je vis arriver les sabots chitineux de Léon. Cet enfoiré traînait les pieds et j’ai toujours eu horreur de ça. Ma mère qui, parfois en sortait des vertes et des pas mûres, appelait ça la démarche agricole. Je tentai de me rebiffer une fois de plus. Erwan me chuchota quelque chose à l’oreille. Quelque chose à propos de l’efficacité supposée du nerf de bœuf. J’entendis un sifflement là-haut dans les airs, une fraction de seconde plus tard quelqu’un éteignit la lumière. (à suivre)

 

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