Lundi 10 mars 2008
Je dégringole comme une pierre en tourbillonnant – suprême paradoxe – comme une feuille morte. J’ai l’impression de traverser des couches de Paris-brest empilées en alternance avec des matelas en mousse imbibés d’huile de vidange. Ça n’en finit pas. Et puis d’un coup plus rien. Ni décélération, ni choc brutal, rien ! Comme si je me prélassais depuis deux heures devant la télé et que je me réveillais gentiment d’une douce somnolence. Drucker, ça me fait ça. Pas vous ?
La voix sarcastique qui tout à l’heure venait du bas, me parvient maintenant de légèrement au-dessus.
— Détends-toi, mon ballot. Reste peinard et tout va aller au poil.
— Y a pas de punaise dans le beurre, fait une autre voix, un peu plus rocailleuse.
La lumière est blanche, normale. Je suis installé sur une sorte de fauteuil de dentiste. Devant moi se tiennent trois hommes nippés comme des clowns-grenouilles, enfin, des hommes-grenouilles de toutes les couleurs, si vous préférez. Celui qui a parlé, un grand échalas ébouriffé au pif comme une pelle à tarte me scrute de son œil nu. L’autre est dissimulé par un dispositif qui ressemble à une lunette à infrarouge. Ses lèvres minces tirent sur un cigare malodorant. Il me tend la main.
— Salut l’aminche. Bienvenue à la cagna. Moi, c’est Gros Guignol. Le petit costaud là, avec un œil qu’il a perdu, c’est Vil Pochard, un sacré boit-sans-soif… et le gros barbu avec la vareuse en caoutchouc écossais, c’est Ripou le dingue. Sa mère l’a renié quand il avait 5 ans. C’est pour ça qu’il se rase plus.
— Je ne vois pas le rapport, je réponds.
— Y en pas, glisse le barbu.
Même pas étonné, je me renseigne. Vous êtes qui au juste ? Je suis où et quel temps fait-il ?
Le barbu me contemple avec un air lointain. Manifestement mon interrogatoire le dérange. Il chuchote quelques mots à propos de la poularderie ; le blond ébouriffé le rassure d’un geste. Il me toise de toute sa hauteur et consent enfin à me répondre pendant que le borgne escamote un bâillement ennuyé.
— Nous ? On est G.I.S.E.L.E.
— Pardon ?
— Groupe d’Intervention Spatio-temporel et d’Exfiltration Létale Exponentielle.
Je renifle de dédain.
— Bien sûr !
Je ne comprends rien à ce que ce gugusse raconte mais je ne suis plus à ça près.
— T’es à la bourre. On t’attendait plus tôt. Qu’est-ce t’a lambiné. On était bon pour se tirer.
— Et alors ?
— Et alors, tu te serais fait alpaguer par les hurleurs.
— Les hurleurs ?
— Ben oui, quoi. Les hurleurs. Ça les met en rogne qu’on aille aux toilettes et qu’on s’attarde. Erwan t’en a pas causé ?
— Non. Ce connard ne m’a causé de rien. Son pote par contre…
Je me
lève. Mes jambes ont retrouvé leur force. Je ressens toutefois un léger vertige qui se dissipe aussitôt. La pièce dans laquelle nous nous trouvons ressemble à une salle d’autopsie. Les murs sont
recouverts de carrelage blanc, des rigoles courent le long des plinthes et des robinets assez bizarres, en fait on dirait des gargouilles, surgissent du plafond. J’ai la désagréable impression de
me trouver dans une chambre à gaz.
Vil Pochard consulte un manomètre, tapote dessus d’un index impeccablement manucuré et dit :
— Faut qu’on joue ripe. Ils seront là dans 2 unités et 35 dixièmes.
Sans discuter, les deux autres ramassent une grosse valise posée dans le coin et une espèce d’aspirateur en bois que je n’avais pas remarqués.
Complètement abasourdi, je rajuste le col de mon imper, j’époussette le reste de sciure collé aux entournures et je vérifie que mon portefeuille est en place. Réflexe idiot dans ce genre de situation mais ça rassure.
Ripou le dingue actionne un levier. Un chuintement et une porte dérobée s’ouvre sur un sas. De l’autre côté, un couloir éclairé par des flambeaux en forme de bras humain.
— Faut y allez maintenant, ordonne Gros Guignol.
Dans le lointain, j’entends de nouveau le chant des baleines. J’en ai froid dans le dos. Nous nous engouffrons dans le sas qui se referme avec un bruit mouillé. Une sorte d’éclat de verre brisé retentit dans la chambre blanche.
— Faut pas traîner ici, assure le barbu. La lourde va pas tenir longtemps.
— Les hurleurs ?
— Non ! Les petits chanteurs à la croix de bois, du genou ! grommelle Ripou le dingue en traînant sa valise derrière lui.
Nous avançons au pas de course. Derrière nous, les flambeaux s’éteignent au fur et à mesure de notre course. Des coups énormes ébranlent la porte du sas. Le couloir tourne brutalement à angle droit et continue encore sur une dizaine de mètres. Au bout, j’aperçois un guichet avec un portillon automatique.
— On y est presque, gueule le barbu. – Il me file un coup de coude dans les côtes – Sors ton bifton ! Le guichetier rigole pas avec le règlement.
Pris d’un sérieux doute, je m’arrête de courir.
— Quel bifton ? je bredouille. (à suivre)
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L'écriture dans tous ses états
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Moi qui m’apprêtais à me lever,
figurez-vous que j’en reste assis. Jambes de laine, c’est mon nouveau nom, il paraît. Gisèle, vous l’avez compris, c’est l’amour de ma vie. C’est vrai que c’est une drôlesse pas piquée des
hannetons, elle a ses défauts mais qui n’en a pas. C’est vrai aussi qu’elle m’en a fait voir de toutes les couleurs mais là, avouez qu’elle est en passe de battre des records. Du coup, j’ai la
cervelle qui cachemire aussi. Quoi ? Je sais bien que c’est de la laine de luxe, mais c’est de mon cerveau dont je vous parle, plus de mes guiboles. J’ai beau lire et relire cette fichue
carte, la tourner dans tous les sens, je ne parviens pas à comprendre le pourquoi du comment. De toute façon, ce n’est pas son écriture ; qu’elle a élégante et sensuelle. Là, on dirait que
c’est une chèvre qui a écrit ce truc.
Tout d’abord, je dois déterminer où je suis. Une
pénombre glauque m’enveloppe. Je suis assis sur du ciment. Dans un coin je distingue une lucarne crasseuse par laquelle filtre une lueur blafarde. Ça sent l’urine et le désinfectant bon marché.
Je me relève et je m’aperçois soudain que je prends appui sur une cuvette de W.C.