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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Jeudi 6 mars 2008

 

— Je me souviens. Un jour de printemps. La foire aux livres. Je cherchai des éditions originales de Rachilde. Robert pinaillait pour quelques bandes dessinées d’avant-guerre. Grand fan des Pieds Nickelés, Robert collectionnait tout ce qui s’y rapportait de près ou de loin. Rachilde et les Pieds Nickelés ! Deux mondes à l’opposé l’un de l’autre. Vous voulez savoir pourquoi ?

— On est pendus à tes lèvres, mon gars. Encore un verre ?

— Mes parents étaient ouvriers, le père de mon ami chirurgien et sa mère, sage-femme au foyer. Elle avait interrompu sa carrière à la naissance de Gaétan, l’aîné de la fratrie. Pendant que mes parents s’épuisaient à rembourser des crédits en en contractant d’autres, le père de Robert gérait ses actions et Candice, sa mère, jouait les dames patronnesses dans les galas de charité. Comme vous le voyez, messieurs, je n’ai pas eu vraiment de chance au départ. C’est pourquoi je me suis ingénié à me cultiver avec des tas de bouquins qui ne m’intéressaient pas tandis que Robert s’éclatait avec de vieilles bandes dessinées.

— On en pleurerait, souligna Erwan. Si tu nous disais plutôt ce que vous êtes venus foutre à Montauban. Parce que ta foire aux bouquins, on s’en fout !

— Robert a hérité d’un immeuble de rapport boulevard Alsace-Lorraine. Bâtisse 19e siècle, vous voyez le genre. Cossue et lambrissée. Il y avait la place d’aménager deux vastes appartements dans les étages et le laboratoire au rez-de-chaussée. Opportunité ou tragédie, j’en sais rien. Plus de loyer à payer, allègement de charges, le soleil pour bénéfice. D’accord, Montauban, c’est pas Saint-Tropez, le cours Foucault, c’est pas la Croisette. Mais l’idée nous semblait bonne. Gisèle s’est chargée de tout foutre en l’air.

 

Mes deux interlocuteurs échangèrent un dernier regard de connivence. Malgré mon ivresse, je voyais bien qu’ils se foutaient de moi. J’allai reprendre ma diatribe quand Erwan m’interrompit sèchement :

— En gros, tous tes malheurs, c’est la faute des autres, quoi.

— J’ai pas dit ça.

Léon haussa les épaules d’un air dégoûté.

— Oh ! ça non, tu le dis pas, tu le pleurniches. On en a vu beaucoup des comme toi, des recyclables, mais toi, tu bats les records.

— Des quoi ?

— Des recyclables ! répliqua Erwan. Ne nous dis pas que tu es entré ici par hasard. C’est bien L’Ostrogoth qui t’envoie, non ?

 

Vous savez, des fois dans la vie, il arrive qu’on vous prenne pour un con. Mais ces deux-là, ma foi, ils y mettaient le paquet. Je leur expliquai assez sèchement que je ne connaissais pas d’individu nommé l’Ostrogoth, que leurs balivernes de décalage temporel, ça me faisait modérément rigoler et qu’il était temps qu’ils me laissent partir.

 

— Merci pour le chouchen. Ouvrez-moi ce putain de rideau de fer, maintenant.

 

Erwan se grattait le crâne d’un air perplexe, Léon affichait une mine de perdant à la question à 200 euros de Qui veut gagner des millions.

— Je crois qu’il y a un malentendu, décréta Erwan. Ce n’est pas celui qu’on attendait.

— Alors qu’est-ce qu’on fait, demanda Léon. On le tue ?

— Non. On applique la procédure quand même. On s’expliquera avec l’Ostrogoth plus tard. Il est vraiment temps que ce couillon aille faire un tour aux toilettes. (à suivre)

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Mercredi 5 mars 2008

EH1.jpg— Robert avait bien essayé de me mettre en garde. Gisèle, elle l’allumait sans cesse. Je voyais bien qu’il la désirait à en crever, mais il résistait. Par amitié pour moi, par compassion ou par pitié, j’en sais rien. Je ne sais pas comment il faisait. Des fois, il me faisait la leçon. Ce que ça m’énervait. L’envie de lui foutre mon poing sur la gueule pour le faire taire, voilà ce qui me passait par l’esprit. Aussi, je répondais qu’elle changerait quand nous serions mariés. « Elle est angoissée. Elle a besoin d’exorciser son enfance. Ses parents ne s’occupaient pas d’elle. Des problèmes de nourrices. Violée par son oncle à douze ans. Tu devrais comprendre qu’elle a seulement besoin d’être rassurée. » Voilà le tissu de conneries que j’étais capable de pondre à la vitesse de croisière de 45 mots/minute, de peur qu’on me coupe le sifflet.

En général, il n’insistait pas. Il savait qu’il était inutile de me convaincre. Gisèle s’offrait à tout ce qui passait pour libertin dans le Tarn et Garonne et moi, pauvre con, je n’ai pu la toucher que le soir de mes noces. Trois ans après notre rencontre.

 

Erwan se tourna vers le barman qui se fendait la pêche.

— Quelle tache !

— Ouais, répondis le moustachu, je crois bien que ce coup-ci on a touché le pompon.

Impassible, je continuai. (à suivre)

 

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Lundi 3 mars 2008

 

klimt_medicinel_detail.jpg— Je m’appelle Georges Lebrac. Robert Jansen est… était ? mon ami depuis le lycée. C’est lui qui m’avait surnommé Jobrac. Aujourd’hui, je crois bien que c’est le seul à m’appeler encore comme ça.

Après le lycée, nous avions choisi la même filière. La biologie. Diplôme en main, nous avons affûté nos armes dans différents laboratoires d’analyse de la région parisienne. Un jour, Dieu sait pourquoi, nous avons décidé de nous installer à Montauban.

Vous vous souvenez de cette réplique culte de Lino Ventura dans Les tontons flingueurs : « On ne devrait jamais quitter Montauban ! » ? Moi, je dis : « On ne devrait jamais y mettre les pieds ! »

Nous avons ouvert le labo en janvier 96. J’ai rencontré Gisèle en mars de la même année. En avril, les festivités ont commencé. Cette fille, c’était une garce. Amazone de clubs échangistes, manipulatrice distinguée, la seule chose qu’elle a aimé dans sa vie a sans doute été son cul en feu. Si vous me pardonnez l’expression.

Mais moi, pauvre Jobrac, j’étais amoureux fou. Tout à fait aveuglé par la passion qui me liait à elle par un sentiment similaire à celui d’un toxicomane pour sa dope. Elle était mon héroïne ! Au propre comme au figuré.

À chacune de ses esbroufes, à chacune de ses tocades, je tentais de me consoler comme je pouvais ; par des pensées magiques, en me confiant à un dieu providentiel ou en me noyant dans un verre sans fond. Resservez-moi un coup de ce chouchen.

 

Léon obtempéra. Je séchai le verre et repris ma litanie. (à suivre)

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Dimanche 2 mars 2008

Le cliquetis du néon me ramena dans la réalité. Erwan venait de s’installer sur un tabouret de bar. Il sortit une blague à tabac de sa poche, se roula une cigarette avec une seule main. De l’autre, il griffonnait quelque chose sur un bout de papier qu’il tendit à Léon. Celui-ci m’octroya un de ses clins d’œil dont il avait manifestement le secret. Une pensée s’insinua dans ma tête. C’était aussi bizarre qu’une annonce d’aéroport prononcée par Yvan Rebroff un lendemain de cuite : « Si tu nous racontais ta vie. »

Erwan alluma son stick. Ça embaumait le miel et le curcuma. Ce truc qu’il fumait n’était pas du tabac.

— Pas celle que tu t’es inventée, fit-il mi-figue, mi-raisin. La vraie ! Celle où tu n’accuses pas perpétuellement les autres de tes avanies.

Je ne comprenais rien à ce qu’il se passait. Tous ces verres que j’avais bus en rafale n’y étaient certes pas pour rien. Je me tournai vers la vitrine occultée.

— Robert…

— Laisse tomber, Georges, dit Léon. Ton pote est mort à l’heure qu’il est.

— Quoi ? Comment connaissez-vous mon nom ? Et puis d’abord, de quoi serait-il mort ? Il se porte comme une charme.

Erwan attrapa la bouteille de chouchen, resservit trois verres et me regarda de son air rusé.

— Il est mort de vieillesse, précisa-t-il

Une sorte de vertige me contraignit à me raccrocher au comptoir. Je compris enfin que c’est deux-là se fichaient de moi. Tout au fond de ma tête, Yvan Rebroff reprit sa ritournelle dans son porte-voix. « Depuis que nous causons, il s’est passé trente ans, là-bas, dehors. »

Une sueur glacée se répandit sur ma nuque. J’étais en train de péter un câble dans un sombre troquet de banlieue en compagnie de deux branquignols. Voilà où j’en étais de la triste vie que j’avais menée jusqu’à ce jour. Une épiphanie me submergea. Je décidai de me raconter un peu. Pour une fois que quelqu’un souhaitait m’écouter.

— Je vous dois des confidences, bredouillai-je.

Aussitôt, un grand calme s’installa en moi. (à suivre)

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