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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Lundi 1 septembre 2008

Naturellement, il était impossible de ralentir encore la course de la lune autour du monde. Louis, le saint patron des coiffeurs, le lui rappela avec assurance.

— Inutile de couper les cheveux en quatre. Si la lune s’arrêtait de tourner il en résulterait un gros bourrelet d’eau très disgracieux à l’équateur.

— D’un autre côté, si le rhapsode continue comme ça à piétiner les continents, ajouta l’ange San Andréas au jugement réputé sans faille, je crains fort de diagnostiquer le développement d’un eczéma prurigineux propre à déclencher des soubresauts tectoniques aux conséquences regrettables.

 

Le Grand Architecte se grattait la tête d’un air dubitatif. Il en vint même, l’espace d’un court instant, à regretter d’avoir créer l’amour, ce sentiment si fort qu’il est impossible à combattre. Il se pencha sur ce monde qui le préoccupait tant. Certes, ce n’était pas une grande réussite, mais c’était son premier, il avait des excuses. Celui qu’il concevait en ce moment même dans son bureau d’étude serait nettement plus performant. Le Grand Architecte, à ce moment, eu la pressentiment de Michel-Ange choisissant de conserver ses dessins d’enfants. Il se ressaisit donc et décida qu’il fallait absolument stopper ces deux olibrius.

Thanatos, un grand échalas réputé pour ses méthodes expéditives, proposa ni plus ni moins que l’éradication du problème.

— Le géant est déjà presque mort d’épuisement. Quant à Séléné, vous avez vu l’état de ses pieds ? Elle ne danse plus, elle trottine. Ce serait là, je crois, faire preuve de compassion.

 

Le Grand Architecte haussa les épaules. La solution était peut-être un peu disproportionnée. Cependant, l’idée lui vint de faire appel à Hypnos, petit frère de Thanatos et hôtelier du domaine, apprécié pour des méthodes moins radicales.

— Hypnos ! Cessez donc de bayer aux corneilles, et livrez-nous votre solution, si toutefois vous en avez une.

L’hôtelier s’avança ; comme toujours il affichait un air d’ennui profond.

— Peut-être… Enfin bon… suffirait-il d’endormir le géant. Plongé dans un rêve infini, il pourrait étreindre sa bien-aimée dans un univers virtuel composé de données et d’informations en tout point semblable au nouveau monde auquel vous travaillez, patron. Enfin bon… Moi ce que j’en dis…

publié dans : Roman (extrait) communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 27 août 2008

Il arriva enfin que les pérégrinations amoureuses de Charmelune et Séléné parvinssent aux oreilles du Grand Architecte. Celui en conçut une assez vive contrariété. Non pas qu’il se crût obliger de favoriser celui-ci par rapport à celui-là. Après tout, les êtres dont il a la charge peuvent bien de temps en temps se débrouiller seuls. Il faut souvent trébucher dans l’escalier pour apprendre à le descendre convenablement.

 

Non ! Ce qui le tarabustait surtout c’est que tout ce charivari de boulevard semait une sacrée pagaille sur la terre. Il devait intervenir sans tarder s’il ne voulait pas voir son chef-d’œuvre se lézarder de toutes parts.

 

Entre temps, Charmelune, parvenu aux confins du monde et à la limite de ses forces, venait de se laisser choir comme un sac de patates dans une vaste plaine, non loin du col du Passe-lacet. Abattu et misérable, il maudissait le ciel de son poing gigantesque. Il se mit à sangloter dans ses genoux, songeant sérieusement à fracasser son luth sur les rochers comme pour faire mal à ce monde ingrat qui l’avait vu naître. A ses côtés, la chèvre tirait une langue longue comme un jour sans sourire. Son pelage désormais vert caca d’oie poissait sur son dos et elle regardait la cerisaie qui s’étendait sous ses sabots d’un air blasé. Plus loin, Séléné, rouge comme un bigarreau, se cramponnait de toutes ses forces à la ligne d’horizon au risque d’ébranler l’harmonie du Cosmos. A certains endroits, l’océan s’était retiré si loin que les marins en vinrent à penser qu’il serait bon d’opter pour le paysannat. En d’autres lieux, des paysans submergés songeaient sérieusement à s’enrôler dans la marine. Des vents affolés parcouraient le monde à grandes enjambées et les coiffeurs démotivés s’arrachaient les cheveux par poignets.

 

Cette fois-ci, c’en était trop ! Le Grand Architecte surgit hors de son bureau comme un diable de sa boîte. Il rameuta son conseil en beuglant comme un âne. Comme sa secrétaire lui rappelait qu’on était dimanche et qu’il était inutile de provoquer un tel sabbat, il précisa d’une voix blanche qu’il n’en avait rien à cirer et que ceux qui n’étaient pas contents pouvaient toujours aller se faire cuire un œuf au sous-sol. La colère empourprait son visage et il était déterminé à régler cette affaire au plus vite. Il ne s’était pas échiné six jours pleins pour voir son labeur réduit à néant pour des enfantillages. Une fois déjà, un couple d’écervelés avait failli bousiller son jardin, et je vous prie de croire qu’il l’avait mal digéré. 

publié dans : Roman (extrait) communauté : L'écriture dans tous ses états
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Jeudi 21 août 2008

Mais voilà que la musique décroissait déjà dans l’aube naissante. Séléné ne percevait plus qu’une imperceptible mélopée filtrée par la couche cotonneuse des nuées toujours plus épaisses. Entraînée par la course folle de ses ballerines étoilées, elle s’éloignait de ce soupirant surgi du sol. Incapable de maîtriser ses voltes et entrechats circumterrestres, elle sombra bientôt dans un profond découragement.

 

Au même instant, le barde s’alarmait de cette complication astronomique. De son point de vue de géant microscopique, et à l’échelle de l’écliptique, l’éloignement lui semblait infiniment plus tragique. Il réclama sa note de toute urgence en pliant bagages et partitions et, la chèvre à ses basques qu’il portait à la catalane, courut sur la grand-route à la poursuite de cet amour tout chaud sorti du four. Déjà la lune se couchait derrière les monts Sadvhanakari que l’on devinait dans le lointain. Présage de pluie, souligna l’aubergiste en biffant les 500 livres de topinambours désormais inutiles sur sa liste de commissions.

 

Alors commença pour le géant une course folle autour du monde. Sa réputation partout le précédait. L’on ne se préoccupait plus d’articuler son imprononçable nom. Désormais il était Charmelune le rhapsode, le colosse épris d’une amante insaisissable qui, accompagné de sa chèvre Morency, ébranlait la terre de son pas lourd d’amoureux transi. Les foules se pressaient à des concerts qu’il ne dédiait qu’à son inaccessible bien-aimée. Agrippés à leurs fauteuils d’orchestre, les mélomanes quémandaient des moderatos cantabiles comme des chiens grappillant les reliefs d’un repas de fête alors que les romances de Charmelune ne s’adressaient qu’à la belle Séléné perchée au poulailler.

 

Au risque de provoquer perturbations et tornades, Séléné ralentissait tant qu’elle pouvait sa course orbitale. Des navigateurs cosmopolites, peu férus de musique et de romances à l’eau de rose, pronostiquaient déjà d’inquiétantes marées d’équinoxe. Les maraîchers y perdaient leur latin et les coiffeurs ne savaient plus quand il était convenable de couper les cheveux. La terre tremblait sous les cadences frénétiques du gigantesque rhapsode et les mélomanes se lassaient déjà d’une polyphonie qui ne distillait plus qu’un incommensurable désespoir.

publié dans : Roman (extrait) communauté : Diaspora Zorange
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Dimanche 17 août 2008

Passé un court instant de déception, il sentit l’inspiration revenir à grands pas. Cela lui donnait la sensation d’une source d’eau fraîche sur son cœur enfiévré. Il empoigna son luth et improvisa illico une pavane d’une rare beauté. Tandis que sa main gauche plaquait des accords inédits, sa main droite pinçait les cordes avec un ample mouvement de semeur, comme pour projeter les notes jusqu’au firmament.

 

Séléné, perdue là-haut dans l’éther, s’intrigua de ce doux remue-ménage venu des profondeurs du monde. Elle baissa son regard opalescent vers la terre et aperçu un homoncule qui grattait une minuscule mandoline. Il lui parut si petit et si touchant qu’elle en fût immédiatement éprise.

 

Pour tout dire, depuis que son Endymion s’était entichée de cette chipie de Colette de Halley, elle dansottait sans conviction sur la cime des montagnes, au risque parfois d’attraper des engelures aux orteils. Cet abruti s’était mis en tête qu’il bénéficierait d’un tour gratuit s’il parvenait à attraper la queue de la comète. Accablée par cet enfantillage, Séléné avait mis fin à leur relation. De toute manière, il y avait belle lurette que leur liaison ne faisait plus les gros titres d’Olympe-Dimanche et d’Ici-Parnasse.

 

Mais ce petit bonhomme là en bas, qui grattait son instrument comme un chien se gratte les puces, qui proclamait son amour pour celle qu’il ne voyait que d’en dessous, ce microscopique troubadour, allez savoir pourquoi, sut toucher son cœur. Comme une caresse d’une folle audace, chacun de ses arpèges bouleversait son âme et excitait sa libido. Voit-il sous mon tutu ? s’inquiéta-t-elle soudain. Aperçoit-il mes cuisses laiteuses et mes petites fesses d’albâtre ? Mes ongles de pieds sont-ils bien vernissés et mes voûtes planétaires convenablement lustrées ? Mais suis-je donc idiote. Ne doit-on pas tout révéler à son amoureux. J’en ai laissé partir un, je ne lâcherai pas celui-là ! (à suivre)

publié dans : Roman (extrait) communauté : L'écriture dans tous ses états
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