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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Vendredi 18 avril 2008

C’est à tombeau ouvert que nous parcourons la cinquantaine de kilomètres qui semblent s’étaler sous nos roues comme de la guimauve sous la semelle d’un auguste. Plus nous avançons sur cette espèce de tarmac sans fin plus nous croisons et dépassons d’autres catapultomobiloïdes de toutes formes et de tous formats. Petit à petit un semblant de trafic semble se mettre en place. Enfin nous ralentissons et nous nous garons le long d’une grande bâtisse en tôle ondulée peinte en vert. Une grande enseigne proclame : « Bienvenue, soiffard du tarmac ! Que tu cherches une teigneuse ou une éteigneuse, le Bistrot du Grand Nulle Part te fournira la roteuse ! »

— J’ai soif, annonce Léon en se hissant hors de la carlingue.

Moi aussi. J’ai le fond de la gueule comme une bétonnière. Avec les mouches en plus. Le rouquin a mal fermé mon cockpit qui, sous l’effet de l’accélération, s’est ouvert et s’est arraché dans le fameux grand nulle part. Du coup, je me suis retrouvé avec les lèvres retroussées jusqu’aux oreilles, mes dents récoltant les insectes comme un chalut les poissons. J’avoue qu’une bonne litrée de bière ferait bien mon aise.

Nous pénétrons dans le Bistrot par une double porte dont les battants sont renforcés par de vieux pneus lardés d’hameçons. Heureusement deux créatures du genre gants de boxe sur pattes manœuvrent le mécanisme pour chaque client qui entre. Interloqué, je m’informe.

— C’est pour parer aux raids des Desperadygmes gyrovagues. Une secte de timbrés shootés à l’hélium carboxylique qui foncent dans le grand nulle part comme des savonnettes sur des toboggans cirés. Rien ne les arrête sauf ça. – Léon pose sa main sur l’un des gants de boxe à pattes – Ce sont des êtres orthogéniques à configuration électrolytique semi-vivant. De vraies teignes ! Les gyrovagues en ont une peur bleue. Je sais pas pourquoi. Allez viens ! On va boire un coup.

Une faune interlope se désaltère à l’intérieur. Jamais vu autant de spécimens d’humanité rassemblés au même endroit. Dans un coin, sur une scène estampillée strass et paillettes made in Taiwan, un clone d’Elvis se trémousse au son d’un orchestre de vieillards cacochymes. Par la moustache d’Hendrix ! Ces rebelles en déambulateur swinguent comme des moissonneuses-batteuses.

Léon joue des coudes pour s’annoncer au comptoir. Il semble connaître le barman. Je remarque comme un air de famille.

— Mon petit frère, précise Léon. Chez nous, c’est une tradition familiale, le troquet.

— On est une famille originaire de Barmanie occidentale, dit le frangin en me tendant une main grosse comme deux fois la mienne. De sa manche glisse un nerf de bœuf qu’il rattrape avec la prestance d’un jongleur. (une autre tradition familiale) Moi, c’est Henri. T’es le nouveau venu pas vrai. On m’a parlé de toi.

— Glisse-nous deux formidables, commande le rouquin. Quelles sont les nouvelles ?

— Pas bonnes, frangin, pas bonnes. Tu ferais mieux de planquer ton pote. On cause beaucoup ici. On raconte qu’il a une grande gueule. Tiens ! Vise un peu, là, les infos.

On se retourne. Un écran au plasma genre wanted avec ma tronche dessus. Je ne suis pas à mon avantage. Un cinq suivi de plusieurs zéros clignotent juste en dessous. Au bout de quelques secondes ma physionomie s’efface pour montrer celle de Small Boss. Il semble encore plus triste que sur le portrait officiel. Un texte défile. Ça dit que j’ai gravement insulté Small Boss et que ce dernier offre 50 000 maravédis pour ma capture. Le spot se termine par ces mots en lettres de néon type Las Vegas : Dénoncez plus pour gagner plus !

La pogne de Léon se pose sur mon épaule comme un gros chat sur une carcasse de poulet.

— T’es trop voyant, camarade ! Va falloir qu’on fasse quelque chose.

J’allais répondre par une grossièreté lorsqu’un vacarme épouvantable se fait entendre à l’extérieur. Je me demande si un 747 affrété par Al Qaida est en train de se poser sur le bistrot quand un grand dadais à la coupe iroquois mousse de fraise se précipite à l’intérieur en hurlant :

— Les Desperadygmes gyrovagues ! Ils sont devenus fous. Ils se garent !

— La vache ! fait Léon. Ils ne s’arrêtent même pas pour faire de l’essence. Ils se ravitaillent en vol. Qu’est-ce qui leur prend ?

— Ça ! ça pue, grommelle Henri en sortant un fusil à pompe de derrière le comptoir. (à suivre)

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Lundi 14 avril 2008

Vous, je ne sais pas ce que vous regardez en premier chez quelqu’un, mais moi, ce sont les yeux. Enfin, si c’est un mec. Si c’est une femme,c’est… comment dire… légèrement différent. Rassurez-vous, je ne suis pas de ces fieffés hypocrites qui assurent s’intéresser d’abord au regard des femmes alors que leur attention dégouline vers leurs seins. Maupassant ne s’y était pas trompé en écrivant : « La poitrine, cette ronde et ferme enveloppe du cœur des femmes qui suffit aux hommes et les empêche de rien chercher dessous. »

Moi, je suis d’un autre acabit, guère plus rassurant ma pauvre dame. Ce que je regarde en premier chez une femme, ce sont ses jambes. Si celle-ci ressemble à deux pylônes homologué par EDF, là s’arrêteront mes éventuelles tentatives de séduction. Inutile de vous préciser que Gisèle a des jambes de reine.

Tout ça pour en arriver au moment où le pilote de cet engin tout droit sorti des manufactures infernales s’extirpe de son cockpit comme un bernard-l’ermite d’une coquille trop étroite.

Ce qui me saute aux yeux avec la même cinglance qu’un coup de trique dans la gueule d’un skin-head (J’ai des opinions très arrêtées sur la manière de soigner ces zozos-là), ce sont les reflets du soleil levant sur cette espèce de matière chitineuse en peau de scarabée dont sont faits ses sabots. Le reste vient après. L’œil qui pétille quand l’autre somnole. La matière vivante de son œil bleu-vert versus la matière minérale de son œil de verre. En voyant ma stupeur, l’éléphant de mer se marre comme une baleine derrière ses moustaches de phoque.

Léon !

La tignasse incendiaire du barman frissonne dans la brise matinale. Il a troqué ses pantalons de golf et son gilet celtique contre une combinaison d’aviateur en peau de requin. La modernité de sa coupe tranche avec l’obsolescence des sabots. Il baisse l’œil vers ses ceux-ci et hausse les épaules.

— Je suis tellement mieux là-dedans que dans les cuissardes réglementaires. Et puis, j’ai l’air d’une vieille drag-queen étouffée par la levure de bière dans leurs satanées trucs.

— Et la combinaison ?

Vous imaginez bien que je me moque comme d’une guigne de ce que ce râblé ventripotent soit à l’aise ou pas. Damned ! J’essaie juste de gagner du temps. Pour ceux qui n’ont pas lu le début ou les autres qui raccrochent les wagons, je rappelle quand même que ce quintal de muscles et de cholestérol m’a assommé juste avant de me précipiter dans cette lamentable aventure.

— Bah ! À la vitesse où roule ce catapultomobiloïde, il vaut mieux protéger son lard. Imagine les dégâts que pourraient faire le défragmentation de la turbine à dynamotectonique sur ta jolie petite gueule ?

Je reste sans voix. Il en profite pour enchaîner :

— J’ai mis du temps à retrouver ta trace. Lorsqu’on s’est vraiment rendu compte de notre bévue, il était trop tard. Ça sentait vraiment mauvais. C’est un coup de bigophone de l’Ostrogoth qui nous a confirmé le parfum. Il s’inquiétait de savoir pourquoi le vrai recyclable, ton pote Robert Jansen, était mort de vieillesse en 2032 alors qu’il aurait dû être détemporellisé le jour où t’es venu te saouler la gueule dans mon établissement. Il gueulait l’Ostrogoth, fallait voir. Comme un putois orphelin. J’en ai encore les oreilles en symbioses avec des alarmes de sous-marin. Du coup, Erwan s’est retrouvé aux fers, et moi, à tes trousses comme un blaireau après une fausse barbe. Je me suis farci les élucubrations du G.I.S.E.L.E. Jamais vu trois cons pareils. Je me suis cogné les hurleurs pendant trois plombes. Négocier avec eux c’est pire que d’entamer un duo d’opérette avec Joe Cooker. J’ai failli y laisser mon beau timbre altier. Enfin, ça c’est rien à côté des arguties du guichetier et des stridulances hystériques de la secrétaire chargée des reconversions atypiques. J’ai été obligé de la culbuter sur un coin de table pour enfin comprendre que les hurleurs s’étaient foutu de ma gueule et qu’ils t’avaient balancé dans le grand extérieur.

Là-dessus, il se met à farfouiller dans un coffre. Il en sort l’équivalent du catalogue des manufactures des armes et cycles de Saint-Étienne. Je vous épargnerai la lancinante énumération de tout ce fatras, Prévert l’a déjà inventé. Enfin, il brandit une autre combinaison en peau de requin et une paire de cuissardes mordorées.

— Enfile ça !

— Vous êtes sûr ?

— Absolument certain, bonhomme. Mais si t’as un problème, j’ai apporté le nerf de bœuf.

— Non, il n’y a pas de problème.

J’enfile le déguisement. Trois tailles de trop, au bas mot. J’ai l’air d’une drag-queen anorexique dans la combinaison d’homme de grenouille de Demis Roussos. À peine ai-je obtempéré que le mafflu me soulève et m’introduit à l’arrière du véhicule, légèrement plus élevé que le poste de pilotage. Il me sangle dans un harnais de sécurité, verrouille le capot, et m’assure que comme ça le vent ne risque pas de m’emporter. Je reprends mon souffle et m’informe.

— Où on va ?

— Au bistrot ! proclame Léon en démarrant sur les chapeaux de roues.

(à suivre)

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Vendredi 11 avril 2008

Je me retourne illico braquant mes yeux tous azimuts ! Je cligne, je scrute, je vais même jusqu’à lorgner et j’aperçois comme un frétillement dans le lointain. Ça vibrionne sur l’asphalte comme les jours de grande chaleur, mais j’arrive néanmoins à distinguer une sorte d’attelage qui esquisse une large courbe en fonçant dans ma direction. Je perçois bientôt un bruit de quadrimoteur. J’ai l’oreille musicale aussi bien que celle de monsieur le maire, je ne vous l’ait pas dit ? La sirène se tait. Les détails se précisent.

Imaginez ! Un assemblage de plaques vissées et verrouillées sur des lamelles entrelardées de pignons et de roulements à billes dégoulinant d’huile embarqué sur un attelage de roues excentrées et de chenillettes asymétriques. Je vous laisse un instant pour bien visualiser les prémices de l’engin.

Ça y est ?

Bon ! Maintenant, conjecturez (selon les limites de votre imagination) une conjonction de filins, de tire-fonds, d’amarres, de câbles, d’aussières et de guideropes formant une enchevêtrure s’arrimant sur une marqueterie d’écailles encougnassées dans un fatras de manettes, de leviers de commandes, de pédales à frusquin automatique et de braquets et contre-braquets.

Hein ! Ça époustoufle !

Mais attendez ! Cette structure inconsidérée, non contente d’être impunément tractée par quatre tondeuses à gazon accouplées deux par deux selon le théorème de Juste kicifauque Sapas, le célèbre mathématicien camerounais, se trouve affublée d’une authentique sirène à queue de poisson étroitement ligotée sur le cockpit du véhicule qui menace de se remettre à beugler aussi fort que ma mère lorsqu’elle compulsait mon bulletin trimestriel.

Le dit véhicule stoppe brutalement sa course à quelques mètres de votre serviteur dans un grincement de ferraille à déraciner les entrailles d’un dragon. Je grince des dents faut voir. Ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à une arrivée de cet acabit. Surtout que – Dieu me siphonne – je viens de reconnaître le pilote du bolide.

Celui-ci saute de son poste de pilotage et me toise d’un air teigneux.

— Je savais bien que je finirai par te retomber sur la couenne, dit-il juste avant de se moucher dans ses doigts. (à suivre)

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Dimanche 6 avril 2008

Autour de moi, les murs du bistrot se dissolvent comme de la fumée de cigarette dans un courant d’air. Je suis seul dans un no man’s land caoutchouteux. J’esquisse quelques pas mais je manque perdre l’équilibre. L’effet est comparable à une course en sac sur un trampoline après quelques verres d’alcool. Je stoppe immédiatement toute tentative de progression. Douce illusion. C’est autour de moi que ça glisse. De plus en plus vite. Et un billet gratuit pour le grand huit. Une voix tonitruante me hurle à l’oreille que je bénéficierai d’un tour supplémentaire si j’attrape la queue du mickey. J’obtempère ! Wizz ! J’ai gagné. Et c’est reparti pour un tour avec cette sensation absurde d’être un étron qui vient de tirer la chasse sur sa propre destinée.

Les chutes du Niagara, bonhomme, ne feraient pas plus de boucan. Les tambours de guerre se remettent à retentir là-bas de l’autre côté du monde et j’ai l’impression que ma vie s’écoule le long de mes bras engourdis.

Quelque chose claque derrière ma nuque.

 

Black out ! Flash ! En alternance. Remise en route du moteur après quelques toussotements du démarreur. Un vent frais sur mon visage.

 

Le grand extérieur ressemble à un parking de supermarché un jour férié. Multipliez par 1000. Au loin, une enseigne illisible. De la réclame au milieu de ce désert de bitume ?

Ils ont tous disparu. Je me regarde, mes vêtements sont en lambeaux. Ils sont retournés à l’intérieur de mon moi profond. Pas mes fringues, mes autres moi-même. Et peut-être aussi quelques haillons enfouis dans mes chairs lacérées. Allez savoir.

Ça me fait tout drôle au milieu de la poitrine. Une gêne au niveau de mon cœur, comme une démangeaison glacée. Je regarde en prenant garde de ne pas refaire claquer ma nuque. C’est fluorescent dans la lumière crépusculaire et ça s’éteint comme un bout de chandelle. Je lève les yeux.

Le ciel est d’un bleu profond avec des milliards d’étoiles.

Je me débarrasse de mes loques. Je suis nu, mais ce n’est pas une gêne. Il fait chaud et il n’y a personne de toute façon.

Quelques choses me dit que je dois me mettre en marche. Encore.

Je me tourne dans toutes les directions. Derrière moi, il fait sombre, devant moi, l’aube semble poindre. Quelque chose scintille sur la ligne d’horizon incroyablement lointaine. Le jour va bientôt se lever.

Je suis passionné par l’astronomie. Je me suis toujours demandé la chose suivante : sur la lune, la ligne d’horizon est remarquablement proche, d’accord ! Mais qu’en est-il sur Jupiter qui est 1323 fois plus grande que la Terre.

Suis-je sur Jupiter ? Bien sûr que non. La pression ici est normale. Sur le sol jovien je serais aplati comme une méduse dans un moule à gaufre. Alors, où ?

J’en suis là de mes cogitations quand, dans le lointain, je perçois le hululement d’une sirène. (à suivre)

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