Vendredi 18 avril 2008
C’est à tombeau ouvert que nous parcourons la cinquantaine de kilomètres qui semblent s’étaler sous nos roues comme de la guimauve sous la semelle d’un auguste. Plus nous avançons sur cette espèce de tarmac sans fin plus nous croisons et dépassons d’autres catapultomobiloïdes de toutes formes et de tous formats. Petit à petit un semblant de trafic semble se mettre en place. Enfin nous ralentissons et nous nous garons le long d’une grande bâtisse en tôle ondulée peinte en vert. Une grande enseigne proclame : « Bienvenue, soiffard du tarmac ! Que tu cherches une teigneuse ou une éteigneuse, le Bistrot du Grand Nulle Part te fournira la roteuse ! »
— J’ai soif, annonce Léon en se hissant hors de la carlingue.
Moi aussi. J’ai le fond de la gueule comme une bétonnière. Avec les mouches en plus. Le rouquin a mal fermé mon cockpit qui, sous l’effet de l’accélération, s’est ouvert et s’est arraché dans le fameux grand nulle part. Du coup, je me suis retrouvé avec les lèvres retroussées jusqu’aux oreilles, mes dents récoltant les insectes comme un chalut les poissons. J’avoue qu’une bonne litrée de bière ferait bien mon aise.
Nous pénétrons dans le Bistrot par une double porte dont les battants sont renforcés par de vieux pneus lardés d’hameçons. Heureusement deux créatures du genre gants de boxe sur pattes manœuvrent le mécanisme pour chaque client qui entre. Interloqué, je m’informe.
— C’est pour parer aux raids des Desperadygmes gyrovagues. Une secte de timbrés shootés à l’hélium carboxylique qui foncent dans le grand nulle part comme des savonnettes sur des toboggans cirés. Rien ne les arrête sauf ça. – Léon pose sa main sur l’un des gants de boxe à pattes – Ce sont des êtres orthogéniques à configuration électrolytique semi-vivant. De vraies teignes ! Les gyrovagues en ont une peur bleue. Je sais pas pourquoi. Allez viens ! On va boire un coup.
Une faune interlope se désaltère à l’intérieur. Jamais vu autant de spécimens d’humanité rassemblés au même endroit. Dans un coin, sur une scène estampillée strass et paillettes made in Taiwan, un clone d’Elvis se trémousse au son d’un orchestre de vieillards cacochymes. Par la moustache d’Hendrix ! Ces rebelles en déambulateur swinguent comme des moissonneuses-batteuses.
Léon joue des coudes pour s’annoncer au comptoir. Il semble connaître le barman. Je remarque comme un air de famille.
— Mon petit frère, précise Léon. Chez nous, c’est une tradition familiale, le troquet.
— On est une famille originaire de Barmanie occidentale, dit le frangin en me tendant une main grosse comme deux fois la mienne. De sa manche glisse un nerf de bœuf qu’il rattrape avec la prestance d’un jongleur. (une autre tradition familiale) Moi, c’est Henri. T’es le nouveau venu pas vrai. On m’a parlé de toi.
— Glisse-nous deux formidables, commande le rouquin. Quelles sont les nouvelles ?
— Pas bonnes, frangin, pas bonnes. Tu ferais mieux de planquer ton pote. On cause beaucoup ici. On raconte qu’il a une grande gueule. Tiens ! Vise un peu, là, les infos.
On se retourne. Un écran au plasma genre wanted avec ma tronche dessus. Je ne suis pas à mon avantage. Un cinq suivi de plusieurs zéros clignotent juste en dessous. Au bout de quelques secondes ma physionomie s’efface pour montrer celle de Small Boss. Il semble encore plus triste que sur le portrait officiel. Un texte défile. Ça dit que j’ai gravement insulté Small Boss et que ce dernier offre 50 000 maravédis pour ma capture. Le spot se termine par ces mots en lettres de néon type Las Vegas : Dénoncez plus pour gagner plus !
La pogne de Léon se pose sur mon épaule comme un gros chat sur une carcasse de poulet.
— T’es trop voyant, camarade ! Va falloir qu’on fasse quelque chose.
J’allais répondre par une grossièreté lorsqu’un vacarme épouvantable se fait entendre à l’extérieur. Je me demande si un 747 affrété par Al Qaida est en train de se poser sur le bistrot quand un grand dadais à la coupe iroquois mousse de fraise se précipite à l’intérieur en hurlant :
— Les Desperadygmes gyrovagues ! Ils sont devenus fous. Ils se garent !
— La vache ! fait Léon. Ils ne s’arrêtent même pas pour faire de l’essence. Ils se ravitaillent en vol. Qu’est-ce qui leur prend ?
— Ça ! ça pue, grommelle Henri en sortant un fusil à pompe de derrière le comptoir. (à suivre)
publié dans :
feuilleton
communauté :
L'écriture dans tous ses états
ajouter un commentaire commentaires (2) recommander
ajouter un commentaire commentaires (2) recommander



Vous, je ne sais pas ce que vous regardez en
premier chez quelqu’un, mais moi, ce sont les yeux. Enfin, si c’est un mec. Si c’est une femme,c’est… comment dire… légèrement différent. Rassurez-vous, je ne suis pas de ces fieffés hypocrites
qui assurent s’intéresser d’abord au regard des femmes alors que leur attention dégouline vers leurs seins. Maupassant ne s’y était pas trompé en écrivant : « La poitrine, cette ronde
et ferme enveloppe du cœur des femmes qui suffit aux hommes et les empêche de rien chercher dessous. »
Autour de moi, les murs du bistrot se dissolvent comme de la fumée de cigarette
dans un courant d’air. Je suis seul dans un no man’s land caoutchouteux. J’esquisse quelques pas mais je manque perdre l’équilibre. L’effet est comparable à une course en sac sur un trampoline
après quelques verres d’alcool. Je stoppe immédiatement toute tentative de progression. Douce illusion. C’est autour de moi que ça glisse. De plus en plus vite. Et un billet gratuit pour le
grand huit. Une voix tonitruante me hurle à l’oreille que je bénéficierai d’un tour supplémentaire si j’attrape la queue du mickey. J’obtempère ! Wizz ! J’ai gagné. Et c’est reparti
pour un tour avec cette sensation absurde d’être un étron qui vient de tirer la chasse sur sa propre destinée.