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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Jeudi 27 mars 2008

avec la musique c'est encore mieux ! Cliquez et lisez !

Autour de moi, je n’entends plus que ricanements, sarcasmes et insultes. Ce ne sont pas des regards qui se posent sur moi, ce sont des torrents de haine, de mépris et de dégoût. À l’étroit dans une peau de boudin pourri, mon esprit s’engonce, se convulse, s’exonère de tout ce qu’il peut mais cette indigence sirupeuse l’étouffe comme une vomissure de graisse cholestérique bâillonnerait le pharynx d’un asthmatique. Je suis coincé dans un monde hors de moi, hors de lui et hors de sens.

De l’autre côté une voix hurle :

— Attendu que l’accusé s’est montré coupable de trahison envers sa destinée, attendu que le prévenu s’est incité lui-même, par la production en série de pensées morbides à souiller l’héritage de ses pairs, attendu que le coupable, déterminé à anéantir l’offrande que la vie lui a faite en s’immergeant dans la fosse septique que fut son existence par la seule volonté de son âme corrompue et blasphématoire !

ATTENDU QUE… ATTENDU QUE…

La litanie des accusations se déroulent à l’infini, sans trêves ni repos.

À bout de force, je me recroqueville sur moi-même. Mon alter ego vrille son doigt acéré sur mon plexus solaire. Il hurle et hurle encore. Mes tympans menacent d’éclater, des larmes incandescentes jaillissent de mes yeux comme des ruisseaux de sel, mes tripes se révoltent contre l’écœurement systématique de mes centres nerveux. Des séraphins sulfuriques introduisent des mèches rougeoyantes dans mes tympans, des démons lubriques arrachent mes vêtements, des harpies lapent de leurs langues râpeuses mes sphincters à vif, des musiciens infernaux cisaillent mon esprit velléitaire de leurs riffs émorfilés et péremptoires.

Je lâche prise. Je suis à terre. Je tremble. Les hurleurs se ruent sur moi comme des guêpes enragées sur une tartine de miel génétiquement modifié. Ils frappent, cognent, griffent, mordent et lacèrent en perforant mes entrailles comme des spores hostiles et invasifs. Des méduses sur mon corps meurtri. Des tentacules, des serres et des becs me labourent la chair. Je me désagrège lentement sous l’assaut.

Juste avant de perdre conscience, j’entends le dernier de hurleur présent rugir son verdict :

— QU’ON LE JETTE DANS LE GRAND EXTERIEUR ! (à suivre)


publié dans : feuilleton communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 26 mars 2008

Fier comme un coq déplumé couvert de merde, je me redresse face à mon accusateur. Je pose un doigt tremblant sur sa poitrine. Ça me fait bizarre sur la mienne. Pourquoi ? Lui garde bien sagement les bras le long du corps, comme un écolier discipliné. Suis-je bête. Je comprends subitement. Je pige enfin ce qu’un enfant de cinq ans moyennement intelligent aurait compris depuis un quart d’heure. C’est comme quand je me regarde dans un miroir, mon regard se pose sur son reflet, l’autre moi-même se moque bien souvent de moi à cet instant-là. Le doigt fantôme posé sur mon sternum semble lui aussi se moquer de moi. Mon alter ego se penche et me chuchote à l’oreille.

— Nous sommes tous ceux que tu as été et que tu as trahis. Nous sommes tous tes futurs possibles que tu avortes à chaque instant, à chaque mauvaise décision que tu prends, à chaque fois que tu remets quelque chose au lendemain. Regarde-nous plus attentivement et médite.

Il a disparu de mon champ de vision. Je regarde et je médite.

Des enfants, de tout âge ! Ils sont couverts de dartre, d’écorchures et de gnons. Tiens ! Celui-ci. Il a quoi, douze ans. Il voulait un vélo. Il insistait pour l’avoir ce putain de vélo. Il harcelait sa mère qui lui répétait à l’infini que depuis que papa était parti avec sa blondasse, elle tirait le diable par la queue. En essuyant une larme, elle expliquait encore et encore qu’elle faisait ce qu’elle pouvait pour que lui et son petit frère ne manquent de rien. Mais pour le vélo, il faudrait attendre un peu. Le petit morveux piquait des colères. Le petit morveux cassait tout dans la maison. Le petit morveux voulait ce vélo. Un point c’est tout !

Et ce grand con de bientôt vingt ans. Tout bouffi, tout mâchuré. Ce grand pourri qui s’était tellement moqué de l’amour que la petite grosse lui portait que celle-ci avait fait une tentative de suicide en se jetant de deuxième étage de la résidence. Elle ne mourut pas ce jour-là. Elle prit seulement un billet pour Handicap Land. Dans un fauteuil de première classe. Le grand con ? Il avait haussé les épaules et était allé se bourrer la gueule avec ses potes, au concert de Meet Loaf.

Mes genoux tremblent. Il y a trop de monde dans ma vie de sale égoïste. Je détourne les yeux. Ils tombent sur un pauvre vieux qui sanglote dans un coin en contemplant ses mains déformées par l’arthrite.

— Qu’as-tu fais de nous, bredouille-t-il. Tu te souviens ? Tu voulais être musicien. Tu voulais interpréter John Dowland au luth électrique. Tu te disais comme ça : j’aurais un bon job et je pourrai financer ce rêve. Tu as financé les bars de tout le quartier en bavassant tes rêves avortés.

Je n’en peux plus. Je ne sais que répondre. D’autres s’avancent, la réprimande aux lèvres, le reproche sourd de leur bouche haineuse comme de l’huile de vidange d’un carter crevé. Ma vie, c’est le troisième Reich en plus dégueulasse. Ma vie, c’est le portrait de Dorian Gray barbouillé par un schizophrène. (à suivre)

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Mardi 25 mars 2008

  Ils se tiennent devant moi comme un tribunal d’exception. Je crois les reconnaître et pourtant ma censure personnelle m’interdit de mesurer pleinement les conséquences de ce qui m’arrive. Un dénommé Sartre a raconté quelque part que l’enfer c’est les autres. Le pauvre niais s’est fourré le doigt dans l’œil jusqu’au coude. J’hésite entre la panique et la colère, entre la fuite et le massacre. Je crois que je suis sur le point de créer un nouveau concept.

Explication !

Un jour, alors que je m’ennuyais comme une star du porno chez les carmélites, que je cherchais vainement un sens à ma vie, la tentation d’écrire des romans noirs m’a pris. Aussitôt, j’ai pas mal compulsé toutes sortes de bouquins sur la police scientifique, la médecine légale, les profileurs et les tueurs de toute obédience.

J’ai plongé de l’univers des Experts Miami à celui des experts Clermont-Ferrand. J’ai surfé entre le monde de NCIS et celui de l’ANPE. (à l’époque, je pointais chez ces gens-là. Je ne sais pas ce que veux dire NCIS, mais je sais ce que signifie ANPE : Avec Nous Plus d’Espoir !) J’ai consulté toutes les informations possibles sur les tueurs compulsifs, les tueurs de masse, les Serial Killers et les Cross Killers. Je suis allé jusqu’à me perdre dans les sombres machinations de Landru, les ordonnances de Petiot et les excavations de Dutrou. J’ai tout vu, tout lu, tout entendu dans le domaine.

Sauf le nouveau concept que j’évoque plus haut.

Le suicideur en cascade.

J’en suis là de mes cogitations lorsque le type aux lunettes prend la parole.

— Nous avons honte de toi ! (à suivre)

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Dimanche 23 mars 2008

realisme_socialiste_07.gifLes hurleurs se sont tus. Ils me contemplent, c’est tout. Je comprends soudain ce que peut ressentir la Joconde derrière sa vitre pare-balles. C’est malsain et édifiant à la fois. Là, assis sur cette chaise, sous les regards empreints de consternation qui se posent sur moi, je réalise que plus jamais je n’irai au musée dans les mêmes dispositions d’esprit. En fait, ce qui me différencie de la Joconde, c’est justement ceci : je ne lis aucune trace d’admiration dans ces sombres physionomies ; je ne perçois que du mépris, de l’accablement ou sur certains visages, l’expression dégoûtée d’un kamikaze considérant son avenir. Mal à l’aise, je me redresse.

 

Je suis de retour dans le bistrot. Enfin, presque. Je note, çà et là quelques détails discordants dont le moindre n’est certes pas l’absence de vitrine donnant sur la rue. Imaginez le même décor étendu aux dimensions d’un hall de gare de province. Le comptoir, quinze mètres de long et surchargé de consommateurs accoudés. Derrière, un barman barbu et tout maigre, les bras croisés, l’air suffisant. Sa figure ne m’est pas inconnue. J’essaie de le visualiser sans barbe. Sans succès. Mon esprit se délite comme de la gélatine dans un bol d’eau chaude. Je tente de récapituler les derniers événements, la sortie outrée de la secrétaire de je ne sais plus quoi, l’empoignade des deux nervis, la bascule dans le vide-ordures à la suite de mon inutile dossier. Et puis… des rumeurs, d’incompréhensibles slogans prononcés par des voix surchargées d’alcool et de tabac. Une bousculade, le trémoussement de ma personne portée par d’innombrables poignes. La chaise, le silence pesant.

 

Ils se tiennent debout devant moi. Je me dresse face à mes… quoi ? Qui sont censés être ces gens ? Des accusateurs, des bourreaux, des spectateurs ?

Je n’aperçois aucune femme dans cette foule. Que des hommes, de tout âge. Il y a même des enfants, certains portent des nouveau-nés dans leurs bras, d’autres soutiennent des vieillards. Ils sont tous cet air de famille qui me met mal à l’aise.

L’un d’eux s’avancent. Il doit avoir à peu près mon âge, il est brun, de ma taille, il porte lui aussi des lunettes et… l’évidence me saute aux yeux comme un coup de pied au cul. Je me mets à trembler. Je demande : qui êtes-vous, qui sont tous ces gens ? La terreur gagne peu à peu les confins de mon esprit vacillant. Et c’est moi qui me mets à hurler lorsque je comprends enfin à qui j’ai affaire. (à suivre)

publié dans : feuilleton communauté : Diaspora Zorange
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