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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Vendredi 7 mars 2008

Je ne sais pas si vous vous êtes déjà réveillé avec une gueule de bois carabinée, mais si c’est le cas, rappelez-vous l’effet que ça fait et multipliez par trois. Côté étrangeté, j’ai l’impression de tourner un nouvel épisode de Chapeau melon et bottes de cuir sauf qu’il me semble que dans mon cas ça serait plutôt Chapeau de plomb et langue de cuir. Ajoutez à cela une bosse derrière la nuque grosse comme un œuf de pigeon et vous aurez une certaine idée du tableau. Et j’ai une épouvantable envie d’uriner.

Du coup, je me rends compte que je viens de passer au présent de l’indicatif et c’est pas si simple. La concordance des temps, figurez-vous que dans l’immédiat, j’en ai rien à carrer. Bon ! Tout d’abord faire le point. Reprenons tout depuis le début.

 

a) Je m’engueule avec Robert, mon meilleur ami, à propos de Gisèle, ma femme ;

b) Je commence à picoler chez moi, puis je décide d’aller prendre l’air ;

c) Je tourne un peu du côté du vieux centre et j’entre dans le premier bistrot venu où deux individus patibulaires m’offrent à boire à tour de bras tout en me tirant les vers du nez ;

d) L’affaire tourne au vinaigre et les deux types me filent une dérouillée.

 

wc.jpgTout d’abord, je dois déterminer où je suis. Une pénombre glauque m’enveloppe. Je suis assis sur du ciment. Dans un coin je distingue une lucarne crasseuse par laquelle filtre une lueur blafarde. Ça sent l’urine et le désinfectant bon marché. Je me relève et je m’aperçois soudain que je prends appui sur une cuvette de W.C.

Tout me revient subitement. Le petit, Erwan, tenez absolument à ce que j’aille aux toilettes. Ensuite, ils m’ont parlé d’un certain Ostrogoth de la part de qui j’aurais été censé venir. Et c’est là que quelque chose a dérapé dans le bouillon.

 

Une fois debout, j’inspecte rapidement les lieux. C’est raisonnablement exigu, il y a un très petit lavabo à côté de la porte… qui est verrouillée et ce sont bien… des toilettes. Bingo ! J’en profite pour soulager ma vessie. Dieu que c’est bon ! Il y a parfois de petits plaisirs si simples dans la vie. Ma langue, sèche comme si j’avais dégusté un kilo de parmesan râpé, de rappelle à l’ordre. Aussi sec, je me désaltère au robinet. Le paradis. Mon crâne cesse un instant de m’élancer. Je tâte ma bosse. Bon sang ! Léon a la main lourde.

 

Sans perdre un instant, je tente une dernière fois d’ouvrir la porte, voire de l’enfoncer. C’est du matériau d’avant-guerre. Du costaud ! Et je n’ai pas assez de recul pour obtenir suffisamment de poussée. Je me mets à cogner en beuglant comme un putois orphelin. Rien ! Je plaque mon oreille sur la porte. Rien. Pas un bruit. Où plutôt si, j’entends quelque chose. C’est lointain et ça ressemble au chant des baleines. J’ai entendu ça un jour dans un documentaire du commandant Cousteau. À part ça, aucun des sons habituels de la ville, rumeur de voitures, déchirement de mobylette ou éclats de voix intempestifs.

 

Je me calme et je me laisse tomber sur la cuvette des W.C. Une sourde angoisse commence à m’oppresser. Je suis tombé sur des dingues ! Voilà le problème. Je passe en revue toutes les misères que ces gaillards pourraient m’infliger. Ça va du tabassage en règle à la dissolution dans une baignoire pleine d’acide sulfurique en passant par les expériences sexuelles les plus déplaisantes. J’en suis là de mes cogitations lorsque mon regard tombe sur ce qui ressemble à une carte de visite. C’est là, punaisé au mur sous une page double de Play-boy à moitié déchiré révélant les charmes cachées d’une blonde à forte poitrine. Je l’attrape et je lis une suite de 6 chiffres terminée par une étoile. Au dos, quelqu’un a griffonné au crayon : « Pour un recyclage rapide, composez le code sur le clavier, tirez la chasse et patientez ! G.I.S.E.L.E vous prendra en charge dans moins de 5 minutes. » (à suivre)

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Vendredi 7 mars 2008

Je marmonnai que je n’avais pas envie de pisser. Qu’ils étaient bien gentils, les deux marioles, mais qu’ils commençaient à me courir sur le haricot. C’est le drame de ma vie ça, toujours à rencontrer les gens qu’il ne faut pas. Et à tout prendre, je préférais encore cette garce de Gisèle. Elle avait au moins le mérite de me faire rêver, elle, tandis que ces deux affreux… Je récupérai mon portefeuille dans la poche de mon pardessus, sortit un billet de 50 que je jetai sur le comptoir avec des airs de grand duc en fin de tournée et réitérai ma demande au sujet du rideau de fer.

 

Avec l’expression d’un gars qui voulait rapidement en finir avec sa corvée de chiottes, Erwan se leva de son siège et me prit par le bras. Au moment où ses doigts se refermèrent sur mon poignet je ressentis une sorte de chambardement dans ma poitrine. Imaginez qu’un arc électrique se déploie d’un seul coup à l’intérieur de vos poumons et qu’au même instant un nœud coulant de fil incandescent se serre autour de votre cœur. Je reculai comme un chat pris au piège. Dans ma précipitation, je me cognai contre un tabouret de bar et m’affalai comme un sac dans la sciure. Je jurai. Quel abruti de cafetier pouvait encore mettre de la sciure sur le sol de son estaminet. Le chapelet de grossièretés qui fusa hors de ma bouche desserra légèrement le filament qui entravait mon palpitant. Me remémorant mes cours de judo, je roulai sur moi-même. Erwan gueula quelque chose dans une langue qui ressemblait à du gaélique ancien. Décidément, mes souvenirs de lecture trouvaient de drôles d’occasions pour remonter à la surface. Je n’eus pas le temps d’approfondir le sujet. Erwan se jeta sur moi, me récupéra par le col de mon pardessus et m’immobilisa par une clé au bras. Le nez dans la sciure, j’avais du mal à faire le point. Je vis arriver les sabots chitineux de Léon. Cet enfoiré traînait les pieds et j’ai toujours eu horreur de ça. Ma mère qui, parfois en sortait des vertes et des pas mûres, appelait ça la démarche agricole. Je tentai de me rebiffer une fois de plus. Erwan me chuchota quelque chose à l’oreille. Quelque chose à propos de l’efficacité supposée du nerf de bœuf. J’entendis un sifflement là-haut dans les airs, une fraction de seconde plus tard quelqu’un éteignit la lumière. (à suivre)

 

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