L’homme empestait l’alcool. Ses cheveux gras coiffés en arrière et sa moustache brune sur son visage rougeaud et boursouflé lui donnait un air d’hidalgo déchu. Un pan de chemise
jaune canari dégringolait sur un mauvais froc de velours vert. Une cravate violette tirebouchonnait sous son cou de poulet.
Il trimbalait avec lui une méchante guitare constellée de décalcomanies vulgaires. Un gros élastique entortillé autour du manche faisait office de capodastre. De sa voix
grasseyante, il expliquait, avec un large sourire édenté, qu’il venait de loin, là-bas, dans la montagne. Il racontait, égrillard, qu’une lolita à peine pubère l’attendait avec impatience dans un
lit accueillant.
Il affirmé avoir voyagé longtemps, dix jours sans sommeil, marchant sans relâche. C’est promis, il dormira lorsqu’il sera de retour chez lui. En attendant est-il possible de boire
quelque chose de gazeux, demanda-t-il. Du champagne ou du mousseux.
— Vous n’avez pas, alors donnez-moi un coca. Ce sera parfait !
Il raconta qu’il avait des problèmes dans l’œsophage, comme des trous qui réagissaient à l’acidité. Avant, il pouvait boire facilement deux ou trois litres d’eau de vie sans
ressentir l’ivresse. Pas de cidre, par contre. Ça ne glisse pas bien là, le cidre – du bout du doigt, il se tapote le sternum – c’est acide aussi. Le vin, par contre, ça va. Avec du sucre, ça
descend encore mieux. Des problèmes d’alcool ? Bien sur que non.
— Qu’est-ce qui peut bien vous faire penser ça ?
Il fallait tendre l’oreille pour entendre les mots qui se faufilaient entre deux chicots. Il déblatérait qu’il gagnait des fortunes en jouant de la musique pour des
étudiants ; oui môsieur ! Uniquement les étudiants. D’ailleurs, il devait filer. Un concert devant cent milles personnes, le lendemain. Où ça ? Oh ! Là-bas…
Il désignait un endroit hypothétique, bien loin de l’autre côté de l’horizon.
Il posa la canette de coca sur la table et à brûle-pourpoint demanda les toilettes. Il nous fit la confidence suivante : sa queue était comme son œsophage, constellée de petit
trous, comme victime d’une salve de grenaille.
— J’ai du plomb dans l’aine !
Un mari jaloux ou un chasseur maladroit, allez savoir. Il ne s’en souvenait plus.
Au retour des toilettes, il expliqua qu’il urinait par petites salves, comme sous l’effet d’un bégaiement de vessie. Il précisa qu’une tâche rouge avait attiré son attention. Pour
mieux voir, il s’était penché en avant, au risque de basculer dans la lunette des w.c. Dehors, c’était l’hiver et pourtant, une coccinelle arpentait le verre dépoli de la lucarne. Un signe sans
aucun doute.
Comme je m’enquerrais de son lieu de résidence, en attendant de retourner dans la montagne, il me répondit avec force simagrées :
— L’Amicale des gardes-malades.
Qu’est-ce que ça cachait ? Une société secrète ? Une association de malfaiteurs ? Un délire éthylique ?
Il prit congé brutalement. Sans dire au revoir, il agrippa sa guitare déglinguée et disparut dans le froid.