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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Mercredi 27 février 2008

 

godasses.jpgRemets-nous la même chose Léon, indiqua son index jauni de nicotine. Le gros s’exécuta. Sa face hilare évoquait la lune rousse affublée de deux queues de renard en guise de moustaches. Le petit pointa son doigt sur ma poitrine.

— C’est la toussaint, là-dedans, pas vrai.

Je haussai les épaules. Je me tournai ostensiblement vers la porte en marmonnant que c’était aussi la toussaint dehors. Comme pour me répondre, une bourrasque crépita sur la vitrine. J’eus envie de prendre mes jambes à mon cou. Subitement. De plaquer là ces deux grotesques et d’aller me foutre dans le Tarn.

— L’eau est froide à cette saison, continua le gars. Vaut mieux le pont des Consuls. Plus rapide. Moins de risque de prendre froid.

— Tu rigoles, Erwan ! La fille de la Tendrée, elle s’est bien loupée au pont des Consuls. Maintenant, elle déambule en corset de plastique. Tu parles d’une promotion.

— Et son petit pédé, il n’est pas revenu malgré son numéro de voltige.

Je me rassérénai. Le numéro de duettistes des gaillards me faisait marrer. Je m’installai plus confortablement, réclamai une autre tournée et précisai que je n’avais en réalité aucune intention de me suicider. Je ne m’étonnai même pas qu’on lise dans mes pensées avec autant de facilité.

— Alors quoi, en réalité, s’informa Léon.

— J’aurais dû foutre ma main dans la gueule de mon associé et un seau de vitriol sur le cul de Nadine. Ou le contraire allez savoir.

Léon me dévisageait maintenant avec une intensité peu commune. Le temps se figea. Et je m’effondrai en larmes.

— C’est à ce point ? finit-il par dire. Faut pas laisser ça comme ça. Faut agir ! Qu’est-ce que tu en penses, Erwan ?

— Je pense que ce clampin a besoin d’aide.

Le rouquin fit le tour de son comptoir, ôta la clenche de la porte et retourna l’écriteau indiquant « fermé » face à la rue. Je remarquai seulement à cet instant l’accoutrement du bistrotier. Il portait une chemise de coton gris vert sous un gilet de soie imprimée représentant des entrelacs celtiques. La chemise boutonnée jusqu’en haut, s’il vous plaît, jusqu’au dernier bouton, comme pour mettre en valeur une invisible cravate. Son ventre proéminant débordait sur un pantalon de golf noir en velours côtelé. Encore en dessous… des pieds nus dans des sabots.

Comment vous dire ? Vous rappelez-vous ces sabots en vogue dans les seventies, genre plouc hippie avec d’épaisses semelles de bois ? Eh bien, la même chose moulée dans une sorte de matière plastique chatoyante. Je ne sais trop pourquoi, mais cette matière me semblait plutôt de la chitine. Avant de me lancer dans les analyses d’urine, j’avais entamé des études d’entomologie et… Bon Dieu ! Ce type portait des sabots fabriqués dans de la carapace de coléoptère. Aussi sec, je me posai la question qui déstabilise. Existait-il des coléoptères de cette taille ? Par tous les dieux, probablement que non. Où alors à Tchernobyl. Ce type devait chausser au moins du 45.

Léon remarqua mon étonnement. Il ne fit pourtant aucun commentaire. À peine s’il baissa les yeux vers ses sabots pour immédiatement reprendre sa place derrière son comptoir, torchon en main, astiquant encore et encore des verres qui n’en pouvaient plus de briller.

Profitant d’un moment d’inattention d’Erwan, j’examinai ses pieds à lui aussi. De banales bottes mexicaines. J’en fus soulagé. Bien qu’un peu voyante, avec des bouts ferrés, ces bottes paraissaient tout à fait conformes à l’idée que je me faisais d’une honnête façon de se chausser.

— Nos toilettes sont très accueillantes, glissa le petit homme.

Comme pour souligner son propos, son sourcil se dressa en accent circonflexe. Juste en dessous, son œil bienveillant m’interrogeait.

Je n’avais aucune envie de visiter les toilettes. Ma vessie se portait bien merci. L’irrépressible envie de foutre le camp me reprit. Comme une bouffée d’angoisse très brève. Puis plus rien qu’un calme abyssal. J’offris une nouvelle tournée. Dehors, un grand chauve dégingandé faisait de grands signes, tambourinait au carreau. Léon ne lui prêta aucune attention. Erwan expliqua qu’il était trop tard pour lui. Que la navette était passée, je ne sais quoi encore. Je ne comprenais rien à ce qu’il disait. Je me retournai encore une fois vers le grand chauve. L’immense détresse que je vis dans son regard me fit mal. Sous l’averse, l’homme ressemblait à quelqu’un qui se noie. Sa bouche s’ouvrait comme un four dans son visage taillé à coup de serpe. Il me montra du doigt, me fit signe de sortir. J’écartai les bras en signe d’incompréhension.

— Celui-là commence à devenir pénible, grinça Erwan.

Excédé, je m’avançai vers la porte, bien décidé à laisser entrer ce type.

— Je ne ferais pas ça si j’étais vous, grogna Léon.

Son ton lourd de menace me fit reculer. Dehors le type sanglotait dans ses mains. Ses épaules tressaillaient sous l’averse qui n’en finissait pas. Léon actionna un levier. Un rideau de fer dégringola dans un crissement de métal rouillé.

— C’est bientôt l’heure, fit Erwan en consultant une montre de gousset. Je vous assure que nos toilettes sont très accueillantes, monsieur. Vous devriez aller y jeter un coup d’œil. Ce qui vous attends dehors, vous venez d’en avoir un aperçu avec ce pauvre couillon, là, dans la rue.

publié dans : feuilleton communauté : L'écriture dans tous ses états
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