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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Dimanche 16 mars 2008

 

stasi2.gifDevant ma moue dubitative, il n’insiste pas. D’ailleurs, je commence à peine à réaliser que je suis tombé dans un monde de fou. Je lui explique qu’un jour, j’avais lu un article sur les univers parallèles et que cela m’avait fortement intrigué. Je m’étais imaginé toutes sortes de possibilités mais par ce genre de débilité.

— Moi qui croyais vivre dans un pays de dingues, j’ajoute, permettez-moi de vous dire que dans votre patelin, vous êtes particulièrement soignés. Et encore, ce que j’ai vu jusqu’ici, c’est une sorte de poste frontière, si j’ai bien compris. Qu’est-ce que ça doit être là, dehors.

Sans prêter attention à mon bavardage, le guichetier referme tranquillement ses dossiers qui ne contiennent rien à part mes nom, prénom, âge et supposées qualités. Il enfourne le tout dans une trappe qui ressemble à un vide-ordure en soulignant d’une voix lasse que les archivistes vont prendre soin du colis puis se lève, époussette son pantalon poché aux genoux, ramasse sa casquette par terre et me précise que la secrétaire chargée des reconversions atypiques va venir me chercher dans quelques instants. Là-dessus, il me plante là comme un vieux pneu sur le bord d’une route.

 

Je reste seule en face du portrait de Small Boss. Je porte mon attention un instant sur lui, mais son sourire écœurant de dispensateur de bonheur à deux balles me flanque les foies. J’en ai déjà vu des gueules de faux-cul dans ma vie, mais je reconnais qu’avec cet oiseau-là, on frôle l’exploit. Du coup je reporte mon attention sur le reste de la pièce. Quatre murs, un bureau, une chaise, un tabouret, la trappe des archives, une patère et le portrait du clown souriant. J’attends la secrétaire de je ne sais quoi en étudiant la texture de mes chaussures. Je tenterais bien une rétrospective des péripéties qui m’ont conduit là mais ça me fiche le vertige ; je n’y comprends goutte et je me rassure en imaginant que je suis plongé dans un rêve particulièrement pénible, que le réveil va se mettre à sonner et que je vais me réveillez avec une gueule de bois carabinée.

 

Cela fait bien une demi-heure que j’attends lorsque je me décide enfin à me barrer de ce trou à rats. Je me lève, je pose la main sur la poignée de la porte lorsque celle-ci s’ouvre à la volée. Je me la prends en plein pif et j’en suis presque à compter les étoiles qui virevoltent autour de mes yeux qu’une femme plutôt jolie entre d’un pas martial et s’installe à la renverse sur la chaise, les pieds disposées à l’américaine sur le bureau, ce qui me donne une vue plongeante sur ses cuisses.

— Désolée pour le retard, fait-elle en esquissant un sourire narquois, mais j’avais d’autres chats à fouetter. Rasseyez-vous je vous prie, monsieur…

— Appelez-moi Georges, dis-je en reluquant ses cuisses. Je suppose que vous êtes la secrétaire de la… reconversion atypique. Que me vaut ce splendide point de vue ?

Elle ne se démonte pas.

— Rincez-vous l’œil tant que vous voulez, reprend-elle. Moi, tout ce qui m’intéresse, c’est de déterminer comment vous êtes parvenu jusqu’ici.

— Ici ? Dans ce bureau ?

— Non, Georges. Dans notre univers. Nous devions recycler un dénommé Robert Jansen et c’est vous que ces crétins du G.I.S.E.L.E. nous ramènent. Que s’est-il passé ? De quoi vous souvenez-vous exactement ? N’omettez aucun détail.

J’y vais de mon histoire. Je reprends tout depuis début jusqu’à mon face à face avec le type au sourire de guimauve sur la photo.

Elle se retourne vers le portrait. L’espace d’un instant, j’ai l’impression qu’elle est en prière.

— Small Boss ! C’est notre guide, dit-elle simplement. Avec lui la vie est si confortable. C’est… comment diriez-vous dans votre monde ? notre tsar !

Et là, elle esquisse une sorte de signe compliqué. Elle sort un grand mouchoir de la poche ventrale de sa blouse qu’elle enroule autour de son poignet puis se tapote successivement, le front, le cœur et l’abdomen qu’elle percute par trois fois du plat de la main.

Moi, je me marre en observant ses simagrées. On dirait l’adepte d’une secte de jobastres adorateurs de la poche abdominale évoquant leur grand gourou.

— Il est cosy ! je raille.

La secrétaire me jette un regard interrogateur et larmoyant. Elle est visiblement émue par ses salamalecs, mais ne comprend pas le sens de ma répartie.

— Que dites-vous à propos de Small Boss ?

— Je dis que c’est un tsar cosy ! Étymologiquement, un guide confortable.

Elle blêmit. Sa voix posée se mue en aboiement.

— Vous blasphémez ! Je me vois contrainte de vous livrer aux hurleurs. C’est tout ce que vous méritez ! (à suivre)

publié dans : feuilleton communauté : L'écriture dans tous ses états
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