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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Jeudi 24 avril 2008

Le sergent adorait faire lui-même sa petite lessive. Pour une raison que son esprit limité ne pouvait concevoir, le lavage à la main de ses chaussettes lui procurait une sensation de bien-être indescriptible.

En principe, il procédait à cette activité tous les trois jours sur le coup de 18 heures. Juste avant la soupe. Autre bénéfice, cet exercice lui procurait la satisfaction d’avoir des mains impeccablement propres. Car le sergent avait, depuis tout petit, la sainte horreur d’avoir les ongles en deuil. Quand aux pieds, il professait qu’un pied emmitonné de chaussettes irréprochables et chaussé de brodequins soigneusement cirés ne pouvaient que prédisposer au Walhalla, le paradis des guerriers morts au combat.

Par ce rituel, le sergent savait aussi que, quelque soit le jour, quelque soit l’heure, avec des chaussettes propres il serait fin prêt pour repartir en campagne.

Le sergent ferma le robinet et plongea la paire de chaussettes dans l’eau presque bouillante, il s’empara aussitôt du savon et commença à frotter. Quelque chose le dérangeait cependant ; quelque de chose de pas normal le tarabustait mais il ne parvenait pas à mettre une pensée cohérente sur ce problème.

Ces chaussettes-là n’avait pas la texture habituelle. Ce n’était pas du coton, enfin pas vraiment. Il en sortit une de l’eau, l’essora et l’examina attentivement. Il avait un doute. Il la retourna, la remit à l’endroit mais rien de précis ne lui sautait aux yeux. Il haussa les épaules et remit la chaussette dans l’eau qui ne moussait pas suffisamment. Il ajouta encore un peu de savon en se demandant pour quoi il était si difficile de se procurer de la lessive. Quelque chose ne tournait pas rond depuis quelques temps. Et encore, s’il n’y avait eu que la lessive. Pour les chaussettes, c’était pareil. Les siennes disparaissaient mystérieusement. Il en avait parlé à l’infirmier qui lui rendait visite mais celui-ci n’avait répondu que par des paroles incompréhensibles. Qu’avait-il dit déjà ? Le sergent ne savait plus. Il n’avait pas bien compris le sens. Comme si certains mots de la langue française n’avaient plus vraiment de signification. Juste une suite de sons, comme lorsqu’on entend une langue étrangère pour la première fois. Ces langues bizarres de sauvages. Ces baragouins de moricauds.

Le sergent ricanait en insistant sur une tache rougeâtre particulièrement coriace. Ah ! les moricauds. Bande de bons à rien. Z’ont pas besoin de chaussettes, ceux-là. Tribu de va-nu-pied ! Ça leur va bien, tiens !

Un jour, il en avait parlé à l’infirmier qui lui avait dit que ce n’était pas bien de tenir des propos racistes.

Le sang du sergent n’avait fait qu’un tour. Raciste, lui ? Alors qu’il avait combattu en Afrique pour les aider, les négros. L’autre faisait la grimace. Faut pas dire négros, monsieur. Ce n’est pas bien.

Le sergent essora la chaussette tachée de… sang et attrapa l’autre qui se tortillait dans la mousse.

C’est pas bien ? Sacré blanc-bec. Enfin quand il pensait blanc-bec, le sergent se fendait la poire. Il n’était pas aveugle. Il avait bien vu que l’infirmier avait du sang de bamboula dans les veines. D’ailleurs, ce devait être lui qui lui piquait ses chaussettes. Voleurs et compagnie ces gens-là.

Tout à ses pensées, il malaxait la chaussette pour extirper toute la crasse d’une bonne journée de marche. Depuis quand n’avait-il pas fait un peu de marche ? Le sergent était fantassin et fier de l’être. Et il professait que les pieds du fantassin valaient bien ces stupides motocyclettes qui faisaient tellement de boucan que l’ennemi avait le temps de se carapater au diable avant qu’on lui tombe dessus.

Un bruit métallique clinqua dans le lavabo. Le sergent interrompit tout net ses pensées. Il chercha et trouva une pièce de 5 francs CFA.

Il y eu comme un léger tremblement dans son crâne. Il examina la pièce qui paraissait honnête. Qu’est-ce que cette foutue monnaie fichait dans son lavabo. Cela ne lui plaisait pas, il allait falloir qu’il fasse un rapport et il avait horreur de ça.

Il en était là de ses inquiétudes lorsque quelque chose d’autre attira son attention dans la mousse. Il plongea sa main tremblante et trouva un boulon rouillé. L’affaire s’emmanchait mal. Un mauvais plaisant avait décidé de se payer sa tête. Mais qui ?

Il essora les deux chaussettes qui, maintenant il en était sûr, ne lui appartenait pas. Bordel ! Depuis quand l’armée fournissait-elle des chaussettes rose fuchsia à ses troupes.

Son ricanement se fit plus abrupt. Il avait compris. Le sergent, fallait pas trop le prendre pour un con. C’était l’infirmier qui avait planqué ces chaussettes de tapette dans son barda.

Il s’efforça de garder son calme et posa les chaussettes roses bien en évidence sur la tablette, posa à côté la pièce de monnaie et le vieux boulon. On ne se moque pas impunément d’un ancien combattant.

— Ouais ! Le rapport je vais te le torcher et il sera carabiné. Attends, putain de bougnoule, tu vas voir !

Le sergent allait sonner pour lui dire son fait à ce gardien de chèvres lorsque son regard fut attiré par un autre objet.

Une paire de menottes ! Quelqu’un cherchait-il à le rendre fou ? Un salopard avait glissé une paire de menottes dans sa lessive. Il s’en empara pour découvrir que sous la mousse il y avait bien d’autres choses terrifiantes. Trempé d’une sueur froide de mauvais aloi, il découvrit une paire de tenailles, des pinces coupantes, une dynamo, un poing américain et un pied humain maculé de sang coagulé.

Le sergent eut brusquement la vision d’une chambre froide et d’un pauvre corps mutilé ligoté sur une chaise d’écolier. Un déclic retentit dans son esprit. Il avait entendu cette musique des centaines de fois. Cela ressemblait au claquement d’une clé dans la serrure d’une geôle africaine.

 

L’infirmier savourait sa pause cigarette avec le nouvel aide-soignant dans le parc lorsqu’un hurlement affreux retentit au premier étage du service psychiatrique.

— Nom de… Qu’est-ce que c’est que ça ? bredouilla l’aide-soignant. On dirait le sergent de la 103.

L’infirmier jeta sa cigarette. Il attrapa le nouveau par l’épaule.

— C’est toi qui es monté le voir tout à l’heure ?

— Ouais. Il était bien. Il m’a même dit qu’il allait laver ses chaussettes, ça m’a fait marrer parce que dans son état, des chaussettes…

Un hurlement encore plus terrifiant retentit. L’infirmier se précipita en gueulant.

— Il a dû se procurer une autre paire de chaussettes, dieu sait comment. C’est chaque fois la même chose. Il a été torturé au Tchad. On l’a sauvé de justesse mais pas sans dommages, le pauvre vieux en perdu la raison et les…

Le troisième hurlement déchira l’atmosphère trop calme du service psychiatrique.

Quand ils pénétrèrent dans la chambre du sergent, le vieillard gisait par terre à côté de son fauteuil roulant renversé. Il sanglotait comme un enfant en triturant les jambes vides de son pyjama.

 

 

 

publié dans : Texte intégral communauté : L'écriture dans tous ses états
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Commentaires

Histoire à m'humour noire et macabre! Brrr, il ne fait pas bon perdre la tête! Le sergent ne s'est jamais remis de son passage au Tchad!

Le Walhalla, je "connais bien", dans mon roman j'en parle pas mal, c'est le paradis des guerriers Vikings.
Amicalement, Loula
commentaire n° : 1 posté par : Loula (site web) le: 24/04/2008 16:25:39
Le pauvre sergent n'a pas perdu que la tête, il a perdu ses jambes aussi. L'est pas verni le bonhomme.
commentaire n° : 2 posté par : Bruno.M (site web) le: 24/04/2008 16:53:17
Magnifique et terrifiant ! Ton texte est prenant, un régal !
commentaire n° : 3 posté par : AALAIN JULIEN (site web) le: 18/06/2008 10:15:33
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