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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Mercredi 14 mai 2008

Tout citoyen se rendant à la mairie de Montmorence se trouvait confronté à un homme replet, au dos de coléoptère et à la panse conquérante. Ses bajoues ornées d’amples favoris louis-philippards dégringolaient sur un goitre débordant d’un antique col de celluloïd. Embusqués derrière des lorgnons juchés sur un nez de chouette, ses petits yeux grisâtres vous observaient à la dérobée, comme pour vous signifier votre appartenance à une espèce tombée en désuétude. Lorsque enfin, il daignait répondre à votre requête, c’était d’une voix de violoncelle neurasthénique qui suscitait chez vous un vague sentiment de médiocrité. Enfin, si par mégarde il consentait à vous adresser un sourire, vous vous sentiez soudain conforté dans votre rôle de persona non grata. A cela nulle autre échappatoire que de vous présenter comme l’admirateur éclairé d’un certain opuscule par lui publié à compte d’auteur. Aussitôt, ses bras se déployaient de part et d’autre de son énorme carcasse comme des ailerons d’éléphant de mer. Vous assistiez alors à la transfiguration de l’acrimonieux copiste en un aimable poussah prêt à se couper en quatre pour vous rendre service.

Maxime Ribouillard était le rejeton d’un père receveur des postes et d’une mère docteur ès numérologie. Ce couple assez mal assorti – d’aucuns y voyaient le mariage de la carpe et du lapin – s’affrontait sans cesse en une perpétuelle scène de ménage qui eut amusé bon nombre d’entre nous nonobstant un incessant concert de portes qui claquent propre à déconcentrer l’anachorète le plus zélé.

Qui veut expliquer les velléités littéraires de Maxime Ribouillard ne peut faire l’impasse sur les circonstances exceptionnelles de sa naissance.

En effet, alors que d’autres viennent au monde dans la soie et la douceur, l’employé d’état-civil de Montmorence était littéralement dégringolé du ventre de sa mère, en plein bureau de poste, lors d’un mémorable esclandre.

En préambule à la narration de cette affaire, précisons d’abord que monsieur Ribouillard père souffrait d’un tempérament volage et d’un priapisme triomphant qui le précédait partout comme un poisson-pilote son requin. Quant à Madame Ribouillard, c’était une femme difficile et son unique grossesse le fut également.

Or, il arriva qu’un matin, malgré les exhortations du médecin qui lui recommandait de garder le lit et son calme, cette femme récalcitrante et vindicative déboula comme une furie dans le bureau de son receveur de mari sous prétexte qu’elle avait lu dans les nombres la possibilité d’un adultère consommé de celui-ci avec l’épouse d’un négociant en vin mort de soif.

En fait, faisant fi des pronostics numérologiques de son épouse, l’insouciant monsieur Ribouillard père était en pleine séance d’oblitération sur la personne de mademoiselle Bamako Assomption, technicienne de surface, qui pour l’occasion, lui administrait moult caresses dont le célèbre limaçon burkinabé bien connu des missionnaires en mal de position. Lorsque madame Ribouillard, née marquise de Lampion-Corail, se rendit compte de sa méprise – pensez donc une domestique, d’outre-mer de surcroît – elle en ressentit une telle humiliation qu’elle fut prise de violentes contractions. Remontant à la hâte son pantalon qu’il portait en vrac sur ses souliers, monsieur Ribouillard père envoya derechef le petit télégraphiste chercher le toubib tandis que la préposée à l’entretien des sols s’enquérait d’une cuvette d’eau bouillie et de quelques serviettes. Comme quoi la solidarité féminine n’est pas un vain mot.

Lorsque le docteur arriva sur les lieux, manches retroussées et lampe d’obstétricien sanglée sur le front, le bambin se débattait comme un beau diable au bout de son cordon ombilical. Au dessus de lui et pataugeant dans un amas de courrier en souffrance au milieu d’une vaste flaque de liquide amniotique, la parturiente se cramponnait toutes griffes dehors à son bougre de mari qui ne savait quelle contenance prendre. Chacun pouvait lire dans ses yeux que l’affaire se réglerait à la maison après la toilette du bébé qu’on décida d’appeler Maxime. D’autres, plus perspicaces, aurait déchiffré sur le visage de madame Ribouillard l’expression d’une vengeance à venir digne de l’Apocalypse de Jean.

C’est sans doute suite à ces événements pour le moins inattendus que Maxime Ribouillard afficha d’assez bonne heure une prédisposition pour les lettres et les bains de mer.

Au retour du travail et pensant sa femme calmée, le receveur des postes assura avec candeur qu’avoir perdu la tête pour une simple femme de ménage ne portait pas véritablement à conséquence. La veuve d’un négociant en vin, par contre, il voulait bien admettre que l’aventure eut été autrement plus grave. S’ensuivit un tel cataclysme conjugal, que le nouveau-né, à l’instar d’un certain petit garçon qui ne voulait pas grandir, décida que ce monde ne valait pas la peine d’être entendu. Bref, Maxime Ribouillard se révéla par la suite sourd comme un pot malgré les performances cophochirurgicales et tympanoplastiques de la Faculté.

Nonobstant ce handicap, il assuma une scolarité discrète et sans relief bien que sporadiquement éclairée de prouesses rédactionnelles. Peu friand de jeux de billes et de ballon, Maxime entreprit très tôt une odyssée bibliophile qu’il se chargerait plus tard de relater en une suite de rapports circonstanciés rédigés à la plume d’oie du Gers.

Lorsqu’il eut décroché son diplôme de fin d’études, ce fut tout naturellement qu’il devint premier greffier au tribunal de moyenne instance de l’Isle-Bouzon. Puis, las des péripéties judiciaires de ses contemporains, il brigua un poste d’officier d’état-civil à la mairie de Montmorence qu’il obtint sans difficulté.

Ne manifestant d’intérêt ni pour le football et ni pour les randonnées pédestres et ne prisant pas davantage les interminables palabres de ces messieurs du café de la Poste, il occupait son temps libre en noircissant des tonnes de papier d’une plume forcenée et prolixe.

Pour cela, il s’essaya à la poésie, à la prosodie et au plaidoyer. Il composa des comédies, des tragédies et divers essais. Puis des drames, des mélodrames et des proclamations. Enfin, il se découvrit des dispositions pour les idéogrammes, les pictogrammes et les boustrophédons.

Sacrifiant au progrès, il fit l’acquisition d’une machine mécanocalligraphique qui lui permit d’améliorer son rendement.

Ceci expliquant cela, Il eut rapidement l’ambition d’être publié et reconnu.

Il posta sa prose tous azimuts et attendit.

Un étrange reflet de sa névrose éclaboussa le monde de l’édition d’une prosopopée jaculatoire, d’un florilège de synecdoques et d’un spicilège d’énumératives antonomases. Au gré de ses manuscrits, il manipulait la métonymie, hasardait les antiphrases et déconstruisait avec ferveur l'antithèse et la métalepse. Sans vergogne aucune, il assénait les métaphores et les hyperboles comme un boxeur ses uppercuts pour enfin laisser le lecteur groggy à force d’hypallages et d’hypotyposes.

Rien n’y fit ! Aucun éditeur ne fut intéressé.

Certaines mauvaises langues – ces messieurs du café de la poste pour ne pas les citer – se gaussaient du plumitif en racontant qu’il s’effémina en renaudant au concours Interallié.

Son travail à la mairie s’en ressentit. Sa surdité mentale s’aggrava. Il arriva même qu’il ne comprît pas le vœu bien légitime d’un père de famille certes éméché autant qu’ému mais cependant fort désireux de prénommer son fils Lazare Bernard Paul.

Quelques remontrances bien senties de monsieur le maire achevèrent de déstabiliser le fonctionnaire scrupuleux qu’il s’efforçait de paraître. Du coup, la luxuriance de sa plume en souffrit tant que le bonhomme perdit quelques livres ainsi qu’une bonne partie de son latin.

Dès qu’il s’installait à sa table de travail, sa main se métamorphosait en un idiot gantelet de coton impropre à la rédaction de quoi que ce fût, jusques et y compris la liste des commissions. Son bras se tétanisait et son esprit s’embrumait au point de lui procurer l’inexprimable sensation de posséder une cervelle de cumulo-nimbus.

Les semaines s’écoulaient. Les lettres de refus s’accumulaient dans sa boîte et son regret de ne pas être homme de lettres disloquait son esprit boiteux. Le conseil municipal pour une fois fit l’unanimité. La situation nécessitait d’urgence l’intervention de la mère Petit-Pas. Celle-ci, avisée sur l’heure, promit de visiter le malade dès que possible. C’est-à-dire le temps de s’habiller convenablement pour se rendre au bourg.

Ribouillard habitait dans une soupente agréablement aménagée, idéale pour un vieux célibataire. On ne lui connaissait aucune liaison féminine, ce qui déclenchait les ricanement égrillards de ces messieurs du café de la poste toujours prompts à se moquer d’autrui. Comment ces crétins certifiés auraient-ils pu imaginer la dévorante passion amoureuse que Ribouillard entretenait depuis des lustres avec la belle cordelière, la comtesse de Ségur et autre marquise de Sévigné.

Ce fut l’ombre d’une épave qui ouvrit la porte à Claudika Dromos. Il titubait dans son couloir comme un ivrogne. À ses joues de crapaud-buffle chaumées de barbe, son regard de loup aux abois et sa bouche torve, s’ajoutait un accoutrement d’épouvantail froissé et malodorant.

Il était évident qu’il n’appréciait que très modérément la visite de la vieille femme. Il s’efforça néanmoins d’afficher une expression accueillante car en dépit de tout préjugé, il ressentait beaucoup d’affinité pour tout être qui sortait de l’ordinaire. Personne ne peut réfuter l’existence d’une sorte de fraternité tacite entre les marginaux du monde entier. Un sentiment obscur qui semble proclamer : « Que le reste du monde aille se faire voir ! Nous nous comprenons, nous autres. C’est bien ce qui compte. »

Ribouillard s’effaça pour laisser entrer sa visiteuse. Ce ne fut pas si simple car la corpulence du bonhomme ajouté à la rondeur de la dame dans cet étroit couloir, c’était à peu de chose près l’équivalent de deux traversins dans une boîte aux lettres. De guerre lasse, Ribouillard oublia les convenances et s’engagea le premier vers la salle de séjour. La mère Petit-Pas trottinait derrière lui en farfouillant dans son sac à main de carton bouilli à la recherche de je ne sais quoi.

Ribouillard désigna une petite causeuse encombrée de vieux journaux qu’il débarrassa d’une main molle aux ongles crasseux et se laissa choir dans un vieux fauteuil de cuir. Il attendit.

La mère Petit-Pas s’assit du bout des fesses, bien droite, son sac à main posé sur ses genoux, les mains perchées dessus comme deux pigeons inquiets.

— Je ne vous demande pas comment vous allez, chuchota-t-elle. Je vois bien que la joie de vivre ne vous étouffe pas.

L’immobilité marmoréenne de l’écrivain ne l’impressionnait pas. Elle montra la machine mécanocalligraphique débranchée.

— Elle ne marche plus ?

Ribouillard laissa filtrer un profond soupir d’ennui. On aurait dit un vieil accordéon qui s’avachit sur le tapis. Il épousseta une poussière imaginaire sur son tricot, sortit de sa poche un méchant mouchoir, se moucha bruyamment et consentit enfin à répondre.

— Si. C’est l’auteur qui ne marche plus.

— Oui ?

— Je me suis cassé le bonnet pendant si longtemps à écrire, à l’instar de Balzac, ma propre comédie humaine. Je me suis ruiné en timbres, tiens c’est mon père qui doit bien rire, là-haut, j’ai dépensé jusqu’à mon dernier sou pour envoyer mes manuscrits à tous les éditeurs du monde connu. Ces philistins rudimentaires… Pff ! Tout ça pour rien ! Ils n’ont rien compris à mon œuvre. L’ont-ils seulement lue ? Allez savoir !

— Alors ?

— Alors quoi ? Que voulez-vous que je fasse. Ma plume se meurt, mon esprit tombe en lambeau. Cette machine ? J’aurais aussi bien pu acheter un moulin à légumes. Ça vous fait rire ?

— Vous êtes risible. Vous vous découragez dès le premier obstacle. Que croyez-vous ? Que le monde n’attend que vous ? Ces éditeurs que vous traitez si mal, vous pensez réellement qu’ils n’ont d’autres soucis que de s’occuper de votre œuvrette ? Pensez donc ! Ces messieurs les éditeurs s’ennuient ferme, ces jours-ci. Ils attendent avec impatience que vous daigniez leur soumettre votre travail qu’ils devront lire d’un œil reconnaissant pour enfin s’exclamer : « Chapeau bas, messieurs ! Hugo est enfoncé ! »

Pour toute réponse, Ribouillard expectora gravement dans sa guenille.

— Savez-vous au moins combien de manuscrits reçoit chaque jour un éditeur, monsieur Ribouillard ? Il leur en arrive par wagons entiers, chaque jour. Des tonnes de manuscrits qui s’amoncellent. Les gens comme vous se comptent par milliers. Chacun y va de ses mémoires, tout le monde évoque une saga familiale captivante, une destinée à nulle autre pareille, chaque écrivaillon est tellement admiratif de son propre nombril qu’il ne doute pas un seul instant que l’univers entier se prosternera devant son génie. Allons, monsieur Ribouillard, vous ne me ferez pas croire qu’un lettré tel que vous peut être sa propre dupe.

Ribouillard s’était redressé. Il condescendait enfin à faire montre d’une once de dignité. Cette bonne dame avait fait mouche. Comme d’habitude, elle avait su marquer la bête à l’endroit idoine. Il ne lui restait plus qu’à porter l’estocade.

— Pour nous, qu’avez-vous écrit ? Jusqu’ici vous vous êtes contenté de griffonner de la paperasse, de noircir des formulaires, réservant votre talent à de lointains et hypothétiques lecteurs. Y a-t-il une seule personne à qui vous ayez transmis votre connaissance livresque, votre immense érudition, ici à Montmorence ? Savez-vous seulement que monsieur Maringouin, notre instituteur, ne voit en vous qu’un obscur tâcheron. Pourquoi ne pas lui soumettre quelques-uns de vos textes ? Pourquoi ne pas rencontrer les enfants de l’école ? Qu’attendez-vous pour clouer le bec de ces messieurs du café de la poste en leur parlant de toutes les femmes dont vous êtes tombé amoureux au fil de vos lectures. L’un d’entre eux n’a-t-il jamais câliné Gabrielle d’Estrées ou Manon Lescaut ?

Maxime étouffa un ricanement.

— Je ne sais même pas s’ils sont capables d’obtenir les faveurs de la petite marchande de bisous.

Claudika se leva. Elle sortit un petit sachet de son sac qu’elle déposa sur la pile de vieux journaux.

— Faites-vous une tisane de ceci pendant sept jours. Ça va vous réveiller. Quand vous vous serez ressaisi, allez voir monsieur Lomagne. Il est question de la création d’une gazette.

Sur ce, elle prit congé du bonhomme sur le visage duquel un sourire se dessinait. En sortant, elle croisa le facteur qui lui adressa un clin d’œil complice. Il apportait la réponse enthousiaste d’un éditeur chinois.

publié dans : Roman (extrait) communauté : L'écriture dans tous ses états
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Commentaires

Que l'inspiration soit avec vous !
Commentaire n° 1 posté par Tietie007 le 17/05/2008 à 15h30
bonjour Bruno je ne savais même pas que tu étais de retour-après ton démenagement-passe un bon dimanche
Commentaire n° 2 posté par orphea le 18/05/2008 à 12h42
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