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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Mardi 24 juin 2008

Ça fait quoi, deux heures que nous marchons le long d’une galerie ressemblant à une ligne de métro désaffectée, mais je ne vois de rails nulle part. Juste un gros câble rouge qui rampe au centre d’une piste bétonnée faiblement éclairée par des ampoules poussiéreuses tous les dix mètres. Ce qui me fait penser au métro, ce sont les affiches publicitaires que l’on peut déchiffrer ça et là ; les autres sont tellement bouffées par l’humidité qu’elles ressemblent à certaines œuvres de cet art contemporain auquel personne ne comprend rien, y compris les critiques d’art. Je vous sens dubitatif, là soudain. Un conseil, lisez l’un de leurs articles, et là… si vous comprenez un traître mot de ce qu’ils racontent, je me rase la barbe et je me la déguste en choucroute.

Les frères barman respirent comme des soufflets de forge. Moi-même, je commence à me sentir incommodé par l’air vicié de sépulcre qui règne ici-bas. Le lapin est toujours sur mes épaules, silencieux et autiste comme tous les lapins en peluche du monde. J’ai bien essayé de m’en débarrasser plusieurs fois, mais on dirait que cette engeance est collée à ma chemise, un peu comme un velcro sur un hérisson englué. Léon m’avait bien suggéré de jeter le lapin avec la chemise, mais déjà, c’est une Pierre Cardin offerte par ma Gisèle. (Enfin, ceux qui suivent le feuilleton depuis le début savent bien que le possessif en cette occurrence n’est que purement formel, Gisèle, étant un peu la version humanisée de la multipropriété). Et puis, l’idée de me promener à moitié nu dans ces souterrains n’enthousiasme guère ma libido. Bon sang, j’aurais dû dépouillé Eddy de son imper au lieu de son lapin.

J’en suis là de mes sombres pensées quand Henri montre soudain un point de lumière dans le lointain.

— Ça y est ! On arrive, jubile-t-il.

Léon se frotte les mains de satisfaction et proclamant qu’on va enfin pouvoir s’en jeter un derrière la cravate.

— De cravate, t’en a jamais porté, ricane son frère, même pas pour l’enterrement de papa. Par contre, ce jour-là, tu t’es pas gêné pour la bière.

— Normal, pour un enterrement, je réponds sans contrôler les mouvements de mes lèvres et avec une voix de fausset.

Les frangins se retournent vers moi. Le lapin saute à terre.

— Il était temps, ce type empeste la transpiration, je répète. Toujours sans maîtriser ma bouche et du même ton aigrelet.

À voir la physionomie des frangins, je dois être tout pâle. Je viens de comprendre et je ressens immédiatement le calvaire qu’a dû vivre ce bon vieil Eddy. Alors j’ouvre une bouche de grenouille ensommeillée et dit avec ma vraie voix que ce n’est pas moi qui parle, c’est cette poussière géante gagnée au tir à la pipe dans une fête foraine.

— Cause toujours, mon lapin, rétorque l’animal. (à suivre)

publié dans : feuilleton communauté : Diaspora Zorange
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