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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Samedi 7 juin 2008

Juin 2018 : Bataille d’Albuquerque.

 

À Albuquerque, le monde s’est ouvert les veines.

 

Nul ne sut jamais par quelles étranges circonstances autant de belligérants se retrouvèrent confrontés dans les plaines du Nouveau-Mexique ou embusqués sur les contreforts du mont Taylor. Toutes les factions, ou presque, y furent représentées.

 

Certains pensèrent à cette époque que le siège d’Albuquerque serait le plus grand désastre que l’humanité ait jamais connu. Ceux-là ne pouvaient pas prévoir que le désespoir trouverait son point culminant quelques mois plus tard dans le sud de la France lors de la bataille des trois rivières. Ce fut là qu’on ouvrit la boîte de Pandore. Ce fut là que G.W.M.S.S. prit son essor.

 

Quant aux derniers combats qui mirent fin à la guerre, la campagne du Guadalquivir, les événements qui s’y déroulèrent glorifièrent l’absurdité la plus inconcevable. Cette bataille parapha l’abjecte abomination que l’univers connu nommera la Grande Modification.

 

27 juin 2018

 

À l’affût du moindre renseignement susceptible de changer le cours de la bataille, les caméroptères chinois tournoyaient comme des frelons dans le ciel d’Albuquerque. Dégringolant à une vitesse vertigineuse des satellites géostationnaires de surveillance, des drones traqueurs fondaient sur eux tels des éperviers sur des musaraignes. À l’approche de leurs objectifs, un bourdonnement insensé signalait la mise en route de leur système de destruction sonique. Avec une agilité déconcertante, les caméroptères esquivaient l’attaque grâce à leur dispositif précognitif. Lorsque les drones de l’Alliance ne s’écrasaient pas, emportés par leur élan, ils remontaient comme des balles et finissaient par détruire quelques cibles aussitôt remplacées par de nouveaux appareils autogénérés par leur système reproductif post mortem. Les soldats avaient surnommé les caméroptères les flying bugs, les cafards volants. « T’en écrase un, il libère ses œufs et contamine toute l’appartement. » Imparable.

 

Retranchées dans les faubourgs d’Albuquerque, les troupes régulières du général Buchner, chef d’État-Major des forces de l’Alliance dans cette partie du monde, ne pouvaient plus reculer.

Malgré l’assistance de 400 chars Sting disséminés autour de la ville, de batteries antiaériennes Naja à visée conjecturelle modèle 2012 – une amélioration significative des Orgues de Staline tirant par rafales de 50 unités/secondes des missiles sol-air 666 à uranium appauvri – et la vaillance des combattants, l’Alliance s’affaiblissait de jour en jour.

 

En face, les néo-soviets, guère mieux lotis, n’en croyaient pas leurs yeux. C’était le boomerang historique qui leur revenait en pleine gueule. Stalingrad à l’envers. Impossible d’investir la cité. Certains officiers chuchotaient que l’intérêt stratégique d’Albuquerque ne méritait pas le sacrifice de milliers d’hommes. À Moscou, on s’impatientait cependant. Depuis l’intrusion des divisions néo-soviétiques par le détroit de Béring, c’était la première fois qu’on rencontrait une telle résistance.

 

À Denver, l’aviation russe forte de 300 appareils encore en état de marche s’ingéniait à trouver une solution, sans succès. La plupart des bombardiers étaient cloués au sol par les chaînes de brouillage américaines. Quant à la chasse, les pilotes mongols et leurs Mig 50 à propulsion neutronique ainsi que les Sukhoï 127 du commodore Boulgakov ne purent jamais franchir les barrages de feu dressés par la DCA de l’Alliance. C’était comme si une guêpe tentait de franchir les pales d’un ventilateur en fusion. Le batteries Naja crachèrent leur venin pendant soixante-douze jours d’affilé détruisant les neuf dixième de la flotte aérienne néo-soviet. Contre le rideau de fer, le rideau de feu. Elles s’arrêtèrent faute de munitions et fautes d’opérateurs.

Malgré la surextension logistique, les Australiens ne parvinrent jamais à assurer le ravitaillement des combattants décimés par les terrifiants Scorcher-men du djihad d’Azraël, ce mouvement islamiste ultra-radical rallié aux néo-soviets pour des raisons demeurées obscures.

 

Les escadrons suicide du djihad d’Azraël harcelaient sans cesse les positions de Buchner. Les effectifs des disciples du djihad d’Azraël, les Scorcher-men, paraissaient inépuisables. On racontait dans les rangs qu’ils avaient échangé leur sang contre du napalm condensé et leur âme contre une boîte d’allumettes. Ils s’infiltraient par centaines à l’intérieur des lignes de l’Alliance. Grâce à leurs tenues caméléon ils passaient inaperçus jusqu’à ce qu’ils décident d’exploser. Un de ces salopards islamistes pouvait se tenir à deux mètres de vous sans que vous vous en doutiez – sauf s’il avait forcé sur l’after-shave chuchotait-on pour désamorcer la peur – mais tout le monde savait que ces ordures ne se rasaient pas. Quand l’un d’eux lâchait la purée, tout s’embrasait instantanément dans un rayon de cinquante mètres. Il leur suffisait de formuler mentalement un code énoncé sous forme de mantra pour déclencher la formule grillade à 15 dollars avec supplément sauce barbecue. Le dispositif implanté à l’intérieur de leur cerveau déclenché des vagues de chaleur de plusieurs milliers de degrés en une fraction de seconde. Le truc marrant, c’est que certains, ne maîtrisant pas leurs pensées parce que insuffisamment formés, vitrifiaient parfois leurs propres camarades avant de partir au grill-room. Les Russes s’en méfiaient comme de la peste et les avaient relégués aux lisières de leurs lignes avec un no man’s land de cent mètres. La nuit, parfois, on voyait des éclairs mauves du côté de Santa Fe et de Colorado Springs.

 

Les forces en présence se retrouvaient pat.

 

Moscou dépêcha en urgence le général Sakhalinski. Il remplaçait in extremis le maréchal Fedorov suicidé pour incompétence notoire. Raisonnant selon la loi des rendements décroissants, Sakhalinski décida arrêter là les festivités pour favoriser les opérations au sol ; à l’ancienne. « Plus vous bombardez, expliqua-t-il, plus vous fournissez des ruines, donc des caches à l’ennemi. Depuis quand favorisons-nous la racaille yankee ? »

 

Il dépêcha la 17e division aéroportée, la division Beria. Ces troupes de choc s’étaient illustrées sur le front nigérian pendant la révolte des Mossis en 2013 et à Kaboul lors de la reconquête de l’Afghanistan en 2015. Uniquement composée de vétérans rompus à toutes les techniques de guérilla urbaine, la division Beria se cassa les dents.

Ceux qui avaient osé s’aventurer dans les égouts se heurtèrent aux torpilles fouisseuses à rayonnement thermique. Mettez votre chat dans votre micro-ondes et vous aurez une petite idée du sort de ces audacieux. Le lieutenant-colonel Willis s’était frotté les mains de satisfaction. « Les cons ! Ils se croient où ces enfoirés ? En face d’une tribu zoulou ou d’une bande de barbus ? Avec les compliments de l’armée des États-Unis d’Amérique, tovaritch ! »

Ceux qui tentèrent une percée par Central avenue se prirent une solide déculottée par les parachutistes polonais de l’unité Anders qui leurs tombèrent dessus comme des piranhas sur une charogne.  Grâce à leurs fusils d’assaut à munitions vectorielles Banach, ils ne laissèrent aucune chance aux Russes. Malgré de lourdes pertes, ils raccompagnèrent messieurs les cosaques aux portes de la ville à grands coups pieds dans le cul. Ils ne purent malheureusement rien contre les Scorcher-men qui traînaient dans le coin.

 

« Qu’est-ce que ces enculés de communistes athées sont allés s’acoquiner avec les fanatiques religieux les plus défoncés de la planète ? », s’était exclamé le président Cooper, le célèbre humoriste de Las Vegas reconverti dans la politique, lorsqu’il avait appris la nouvelle au tout début des hostilités. « Ces types sont si dangereux qu’ils ont réussi à faire passer Ben Laden pour Santa Klaus ? ». Personne n’avait ri.

 

publié dans : Roman (extrait) communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 14 mai 2008

Tout citoyen se rendant à la mairie de Montmorence se trouvait confronté à un homme replet, au dos de coléoptère et à la panse conquérante. Ses bajoues ornées d’amples favoris louis-philippards dégringolaient sur un goitre débordant d’un antique col de celluloïd. Embusqués derrière des lorgnons juchés sur un nez de chouette, ses petits yeux grisâtres vous observaient à la dérobée, comme pour vous signifier votre appartenance à une espèce tombée en désuétude. Lorsque enfin, il daignait répondre à votre requête, c’était d’une voix de violoncelle neurasthénique qui suscitait chez vous un vague sentiment de médiocrité. Enfin, si par mégarde il consentait à vous adresser un sourire, vous vous sentiez soudain conforté dans votre rôle de persona non grata. A cela nulle autre échappatoire que de vous présenter comme l’admirateur éclairé d’un certain opuscule par lui publié à compte d’auteur. Aussitôt, ses bras se déployaient de part et d’autre de son énorme carcasse comme des ailerons d’éléphant de mer. Vous assistiez alors à la transfiguration de l’acrimonieux copiste en un aimable poussah prêt à se couper en quatre pour vous rendre service.

Maxime Ribouillard était le rejeton d’un père receveur des postes et d’une mère docteur ès numérologie. Ce couple assez mal assorti – d’aucuns y voyaient le mariage de la carpe et du lapin – s’affrontait sans cesse en une perpétuelle scène de ménage qui eut amusé bon nombre d’entre nous nonobstant un incessant concert de portes qui claquent propre à déconcentrer l’anachorète le plus zélé.

Qui veut expliquer les velléités littéraires de Maxime Ribouillard ne peut faire l’impasse sur les circonstances exceptionnelles de sa naissance.

En effet, alors que d’autres viennent au monde dans la soie et la douceur, l’employé d’état-civil de Montmorence était littéralement dégringolé du ventre de sa mère, en plein bureau de poste, lors d’un mémorable esclandre.

En préambule à la narration de cette affaire, précisons d’abord que monsieur Ribouillard père souffrait d’un tempérament volage et d’un priapisme triomphant qui le précédait partout comme un poisson-pilote son requin. Quant à Madame Ribouillard, c’était une femme difficile et son unique grossesse le fut également.

Or, il arriva qu’un matin, malgré les exhortations du médecin qui lui recommandait de garder le lit et son calme, cette femme récalcitrante et vindicative déboula comme une furie dans le bureau de son receveur de mari sous prétexte qu’elle avait lu dans les nombres la possibilité d’un adultère consommé de celui-ci avec l’épouse d’un négociant en vin mort de soif.

En fait, faisant fi des pronostics numérologiques de son épouse, l’insouciant monsieur Ribouillard père était en pleine séance d’oblitération sur la personne de mademoiselle Bamako Assomption, technicienne de surface, qui pour l’occasion, lui administrait moult caresses dont le célèbre limaçon burkinabé bien connu des missionnaires en mal de position. Lorsque madame Ribouillard, née marquise de Lampion-Corail, se rendit compte de sa méprise – pensez donc une domestique, d’outre-mer de surcroît – elle en ressentit une telle humiliation qu’elle fut prise de violentes contractions. Remontant à la hâte son pantalon qu’il portait en vrac sur ses souliers, monsieur Ribouillard père envoya derechef le petit télégraphiste chercher le toubib tandis que la préposée à l’entretien des sols s’enquérait d’une cuvette d’eau bouillie et de quelques serviettes. Comme quoi la solidarité féminine n’est pas un vain mot.

Lorsque le docteur arriva sur les lieux, manches retroussées et lampe d’obstétricien sanglée sur le front, le bambin se débattait comme un beau diable au bout de son cordon ombilical. Au dessus de lui et pataugeant dans un amas de courrier en souffrance au milieu d’une vaste flaque de liquide amniotique, la parturiente se cramponnait toutes griffes dehors à son bougre de mari qui ne savait quelle contenance prendre. Chacun pouvait lire dans ses yeux que l’affaire se réglerait à la maison après la toilette du bébé qu’on décida d’appeler Maxime. D’autres, plus perspicaces, aurait déchiffré sur le visage de madame Ribouillard l’expression d’une vengeance à venir digne de l’Apocalypse de Jean.

C’est sans doute suite à ces événements pour le moins inattendus que Maxime Ribouillard afficha d’assez bonne heure une prédisposition pour les lettres et les bains de mer.

Au retour du travail et pensant sa femme calmée, le receveur des postes assura avec candeur qu’avoir perdu la tête pour une simple femme de ménage ne portait pas véritablement à conséquence. La veuve d’un négociant en vin, par contre, il voulait bien admettre que l’aventure eut été autrement plus grave. S’ensuivit un tel cataclysme conjugal, que le nouveau-né, à l’instar d’un certain petit garçon qui ne voulait pas grandir, décida que ce monde ne valait pas la peine d’être entendu. Bref, Maxime Ribouillard se révéla par la suite sourd comme un pot malgré les performances cophochirurgicales et tympanoplastiques de la Faculté.

Nonobstant ce handicap, il assuma une scolarité discrète et sans relief bien que sporadiquement éclairée de prouesses rédactionnelles. Peu friand de jeux de billes et de ballon, Maxime entreprit très tôt une odyssée bibliophile qu’il se chargerait plus tard de relater en une suite de rapports circonstanciés rédigés à la plume d’oie du Gers.

Lorsqu’il eut décroché son diplôme de fin d’études, ce fut tout naturellement qu’il devint premier greffier au tribunal de moyenne instance de l’Isle-Bouzon. Puis, las des péripéties judiciaires de ses contemporains, il brigua un poste d’officier d’état-civil à la mairie de Montmorence qu’il obtint sans difficulté.

Ne manifestant d’intérêt ni pour le football et ni pour les randonnées pédestres et ne prisant pas davantage les interminables palabres de ces messieurs du café de la Poste, il occupait son temps libre en noircissant des tonnes de papier d’une plume forcenée et prolixe.

Pour cela, il s’essaya à la poésie, à la prosodie et au plaidoyer. Il composa des comédies, des tragédies et divers essais. Puis des drames, des mélodrames et des proclamations. Enfin, il se découvrit des dispositions pour les idéogrammes, les pictogrammes et les boustrophédons.

Sacrifiant au progrès, il fit l’acquisition d’une machine mécanocalligraphique qui lui permit d’améliorer son rendement.

Ceci expliquant cela, Il eut rapidement l’ambition d’être publié et reconnu.

Il posta sa prose tous azimuts et attendit.

Un étrange reflet de sa névrose éclaboussa le monde de l’édition d’une prosopopée jaculatoire, d’un florilège de synecdoques et d’un spicilège d’énumératives antonomases. Au gré de ses manuscrits, il manipulait la métonymie, hasardait les antiphrases et déconstruisait avec ferveur l'antithèse et la métalepse. Sans vergogne aucune, il assénait les métaphores et les hyperboles comme un boxeur ses uppercuts pour enfin laisser le lecteur groggy à force d’hypallages et d’hypotyposes.

Rien n’y fit ! Aucun éditeur ne fut intéressé.

Certaines mauvaises langues – ces messieurs du café de la poste pour ne pas les citer – se gaussaient du plumitif en racontant qu’il s’effémina en renaudant au concours Interallié.

Son travail à la mairie s’en ressentit. Sa surdité mentale s’aggrava. Il arriva même qu’il ne comprît pas le vœu bien légitime d’un père de famille certes éméché autant qu’ému mais cependant fort désireux de prénommer son fils Lazare Bernard Paul.

Quelques remontrances bien senties de monsieur le maire achevèrent de déstabiliser le fonctionnaire scrupuleux qu’il s’efforçait de paraître. Du coup, la luxuriance de sa plume en souffrit tant que le bonhomme perdit quelques livres ainsi qu’une bonne partie de son latin.

Dès qu’il s’installait à sa table de travail, sa main se métamorphosait en un idiot gantelet de coton impropre à la rédaction de quoi que ce fût, jusques et y compris la liste des commissions. Son bras se tétanisait et son esprit s’embrumait au point de lui procurer l’inexprimable sensation de posséder une cervelle de cumulo-nimbus.

Les semaines s’écoulaient. Les lettres de refus s’accumulaient dans sa boîte et son regret de ne pas être homme de lettres disloquait son esprit boiteux. Le conseil municipal pour une fois fit l’unanimité. La situation nécessitait d’urgence l’intervention de la mère Petit-Pas. Celle-ci, avisée sur l’heure, promit de visiter le malade dès que possible. C’est-à-dire le temps de s’habiller convenablement pour se rendre au bourg.

Ribouillard habitait dans une soupente agréablement aménagée, idéale pour un vieux célibataire. On ne lui connaissait aucune liaison féminine, ce qui déclenchait les ricanement égrillards de ces messieurs du café de la poste toujours prompts à se moquer d’autrui. Comment ces crétins certifiés auraient-ils pu imaginer la dévorante passion amoureuse que Ribouillard entretenait depuis des lustres avec la belle cordelière, la comtesse de Ségur et autre marquise de Sévigné.

Ce fut l’ombre d’une épave qui ouvrit la porte à Claudika Dromos. Il titubait dans son couloir comme un ivrogne. À ses joues de crapaud-buffle chaumées de barbe, son regard de loup aux abois et sa bouche torve, s’ajoutait un accoutrement d’épouvantail froissé et malodorant.

Il était évident qu’il n’appréciait que très modérément la visite de la vieille femme. Il s’efforça néanmoins d’afficher une expression accueillante car en dépit de tout préjugé, il ressentait beaucoup d’affinité pour tout être qui sortait de l’ordinaire. Personne ne peut réfuter l’existence d’une sorte de fraternité tacite entre les marginaux du monde entier. Un sentiment obscur qui semble proclamer : « Que le reste du monde aille se faire voir ! Nous nous comprenons, nous autres. C’est bien ce qui compte. »

Ribouillard s’effaça pour laisser entrer sa visiteuse. Ce ne fut pas si simple car la corpulence du bonhomme ajouté à la rondeur de la dame dans cet étroit couloir, c’était à peu de chose près l’équivalent de deux traversins dans une boîte aux lettres. De guerre lasse, Ribouillard oublia les convenances et s’engagea le premier vers la salle de séjour. La mère Petit-Pas trottinait derrière lui en farfouillant dans son sac à main de carton bouilli à la recherche de je ne sais quoi.

Ribouillard désigna une petite causeuse encombrée de vieux journaux qu’il débarrassa d’une main molle aux ongles crasseux et se laissa choir dans un vieux fauteuil de cuir. Il attendit.

La mère Petit-Pas s’assit du bout des fesses, bien droite, son sac à main posé sur ses genoux, les mains perchées dessus comme deux pigeons inquiets.

— Je ne vous demande pas comment vous allez, chuchota-t-elle. Je vois bien que la joie de vivre ne vous étouffe pas.

L’immobilité marmoréenne de l’écrivain ne l’impressionnait pas. Elle montra la machine mécanocalligraphique débranchée.

— Elle ne marche plus ?

Ribouillard laissa filtrer un profond soupir d’ennui. On aurait dit un vieil accordéon qui s’avachit sur le tapis. Il épousseta une poussière imaginaire sur son tricot, sortit de sa poche un méchant mouchoir, se moucha bruyamment et consentit enfin à répondre.

— Si. C’est l’auteur qui ne marche plus.

— Oui ?

— Je me suis cassé le bonnet pendant si longtemps à écrire, à l’instar de Balzac, ma propre comédie humaine. Je me suis ruiné en timbres, tiens c’est mon père qui doit bien rire, là-haut, j’ai dépensé jusqu’à mon dernier sou pour envoyer mes manuscrits à tous les éditeurs du monde connu. Ces philistins rudimentaires… Pff ! Tout ça pour rien ! Ils n’ont rien compris à mon œuvre. L’ont-ils seulement lue ? Allez savoir !

— Alors ?

— Alors quoi ? Que voulez-vous que je fasse. Ma plume se meurt, mon esprit tombe en lambeau. Cette machine ? J’aurais aussi bien pu acheter un moulin à légumes. Ça vous fait rire ?

— Vous êtes risible. Vous vous découragez dès le premier obstacle. Que croyez-vous ? Que le monde n’attend que vous ? Ces éditeurs que vous traitez si mal, vous pensez réellement qu’ils n’ont d’autres soucis que de s’occuper de votre œuvrette ? Pensez donc ! Ces messieurs les éditeurs s’ennuient ferme, ces jours-ci. Ils attendent avec impatience que vous daigniez leur soumettre votre travail qu’ils devront lire d’un œil reconnaissant pour enfin s’exclamer : « Chapeau bas, messieurs ! Hugo est enfoncé ! »

Pour toute réponse, Ribouillard expectora gravement dans sa guenille.

— Savez-vous au moins combien de manuscrits reçoit chaque jour un éditeur, monsieur Ribouillard ? Il leur en arrive par wagons entiers, chaque jour. Des tonnes de manuscrits qui s’amoncellent. Les gens comme vous se comptent par milliers. Chacun y va de ses mémoires, tout le monde évoque une saga familiale captivante, une destinée à nulle autre pareille, chaque écrivaillon est tellement admiratif de son propre nombril qu’il ne doute pas un seul instant que l’univers entier se prosternera devant son génie. Allons, monsieur Ribouillard, vous ne me ferez pas croire qu’un lettré tel que vous peut être sa propre dupe.

Ribouillard s’était redressé. Il condescendait enfin à faire montre d’une once de dignité. Cette bonne dame avait fait mouche. Comme d’habitude, elle avait su marquer la bête à l’endroit idoine. Il ne lui restait plus qu’à porter l’estocade.

— Pour nous, qu’avez-vous écrit ? Jusqu’ici vous vous êtes contenté de griffonner de la paperasse, de noircir des formulaires, réservant votre talent à de lointains et hypothétiques lecteurs. Y a-t-il une seule personne à qui vous ayez transmis votre connaissance livresque, votre immense érudition, ici à Montmorence ? Savez-vous seulement que monsieur Maringouin, notre instituteur, ne voit en vous qu’un obscur tâcheron. Pourquoi ne pas lui soumettre quelques-uns de vos textes ? Pourquoi ne pas rencontrer les enfants de l’école ? Qu’attendez-vous pour clouer le bec de ces messieurs du café de la poste en leur parlant de toutes les femmes dont vous êtes tombé amoureux au fil de vos lectures. L’un d’entre eux n’a-t-il jamais câliné Gabrielle d’Estrées ou Manon Lescaut ?

Maxime étouffa un ricanement.

— Je ne sais même pas s’ils sont capables d’obtenir les faveurs de la petite marchande de bisous.

Claudika se leva. Elle sortit un petit sachet de son sac qu’elle déposa sur la pile de vieux journaux.

— Faites-vous une tisane de ceci pendant sept jours. Ça va vous réveiller. Quand vous vous serez ressaisi, allez voir monsieur Lomagne. Il est question de la création d’une gazette.

Sur ce, elle prit congé du bonhomme sur le visage duquel un sourire se dessinait. En sortant, elle croisa le facteur qui lui adressa un clin d’œil complice. Il apportait la réponse enthousiaste d’un éditeur chinois.

publié dans : Roman (extrait) communauté : L'écriture dans tous ses états
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Jeudi 10 avril 2008

Extrait d’un article paru dans le n° 9 des Chroniques du Graal décembre 1998 :

« Des animaux transgéniques sont-ils responsables des crops    circles ? »

Pour illustrer notre propos, prenons pour exemple l’étrange aventure survenue au docteur Philippe F.

« Il était environ 17 heures 30. Je revenais d’une visite chez l’un de mes patients, lorsque ma voiture est tombée inexplicablement en panne. Je me trouvais à mi-chemin entre Vaïssac et Montclar. Pour comble de tout, mon mobile ne captait pas le réseau et je me trouvais à vingt minutes à pied du village.

Contre mauvaise fortune bon cœur, je me suis mis en quête d’une habitation d’où je pourrais appeler une dépanneuse.

Comme je longeais un champ de maïs, un bizarre remue-ménage a attiré mon attention. Un peu comme une cavalcade s’éparpillant dans tous les sens. Au même moment, j’ai ressenti une démangeaison au niveau du cou et des oreilles et j’ai éternué. Je ne suis pas sujet au rhume des foins et la chaleur était étouffante, mais je n’eus pas le temps de porter une attention particulière à cet incident. Quelque chose venait de jaillir du champ pour venir s’écraser à mes pieds avec un bruit de froissement. Une sorte de boule de gelée blanchâtre. Je notai une forte odeur de feuilles mortes et peut-être de muguet. Je crus tout d’abord à une plaisanterie de gamins du genre boule puante, vous voyez. Mais je n’eus guère le loisir de réfléchir à ça. Une violente crise d’éternuements m’a plié en deux. La cavalcade s’est éloignée pendant que je tentais de reprendre mon souffle.

J’étais furieux après ces mômes mais quelque chose m’intriguait. J’étais probablement la victime d’une farce de mauvais goût, cependant je n’entendais aucun de ces ricanements stupides propre aux garnements qui s’amusent aux dépens d’autrui. Je percevais seulement une sorte de stridulation comparable au chant des cigales.

Malgré les démangeaisons que cette bombe aux poils à gratter m’avait occasionné, j’ai accéléré le pas. Je regrettais de pas m’être muni de ma trousse dans laquelle j’emporte toujours une petite provision d’antihistaminiques.

Je croyais avoir laissé derrière moi ces voyous, lorsque un mouvement rapide agita la lisière du champ de maïs. À la fois agacé et inquiet, je me suis m’arrêté. J’étais sur mes gardes, vous pensez bien. L’affaire n’avait que trop duré.

Soudain, une silhouette a surgi devant moi et s’est immobilisée sur la route. Ébloui par le soleil, j’ai cru d’abord à une sorte de singe affublé d’une carapace, puis je discernai une créature insectoïde. De la taille d’un enfant de dix ans, vous voyez. Ça se déplaçait par rotations successives ou plutôt comme ces buissons roulants dans les westerns, vous voyez. Le plus étrange, c’est que cette chose paraissait totalement instable, comme un nuage de papillons, une sorte d’essaim quoi.

À cet instant-là, mes éternuements sont repartis de plus belle. J’ai cru voir la créature braquer sur moi une sorte de branche dont l’extrémité éclata. Un nuage de spores a virevolté autour de moi. Pris de panique, j’ai tenté de m’enfuir tout en retenant ma respiration. Un dernier éternuement m’a contraint à aspirer une grande goulée d’air et de spores. Contre toute évidence, la crise allergique a cessé immédiatement.

Je me suis retrouvé tout seul sur la route. Tout était calme. J’ai entendu une voiture qui s’approchait. Mon mobile s’est mis à sonner. »

 

Le lendemain de cet étrange incident, monsieur Jean-Louis P., exploitant céréalier fut avisé par un pilote d’U.L.M. qu’un dessin géométrique d’une trentaine de mètres de diamètre avait été tracé dans son champ. D’après les photos prisent par le pilote, le motif avait la forme d’un pentagramme.

De fortes suspicions planent sur les membres d’une communauté religieuse, l’Avènement du Millenium Revisitée, installée depuis peu dans une ferme des environs. Les membres de cette secte se refusent à tout commentaires. En signe d’apaisement, monsieur Jean-Louis P. n’a pas souhaité porter plainte. (Note de la rédaction).

publié dans : Roman (extrait) communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mardi 1 avril 2008

Attentat au HVC

 

Deux jours plus tard, deux hommes se présentèrent aux bureaux de Hard Wiever Consortium. Ils demandèrent à rencontrer Christy Wesley.

Derrière le desk ultra moderne, un costaud sanglé dans un costume bleu police, cravate noire, leur jeta un regard indifférent. Deux autres armoires à glace discutaient dans un coin. Même couleur bleu police, mais chemise à épaulettes de coupe militaire cette fois. Baudrier avec matraque souple, bombe lacrymogène et arme de poing à canon court. Ces deux gars n’étaient pas employés à raconter un florilège des blagues de Benny Hill. Des caméras de surveillance partout, comme des boules sur un sapin de noël. Ce n’était pas un hall d’accueil, c’était un bunker. Un panneau était suspendu derrière le desk, au dessus du vigile. Une sauterelle de dessin animé, caméra au poing, brandissait un pouce triomphant. La caméra ressemblait à un revolver. La sauterelle souriait de toutes ses dents. Des dents de requins.

Slogan : H.W.C ! Nos yeux sont vos armes.

Cool !

Le vigile leur demanda leurs noms en consultant son écran d’un œil morne.

— Nous n’avons pas rendez-vous, précisa l’un des hommes. Un arabe à la barbe impeccablement taillée. Costume noir, veste longue sans col. Main de Fatima en guise de boucle d’oreille. Look d’imam déjanté rock’n’roll. L’autre demeurait silencieux. Il ressemblait à un débardeur des halles endimanché. Il tenait dans sa grosse paluche un attaché-case métallique. Ses lèvres souriaient niais, mais son regard suggérait une intelligence supérieure ainsi qu’une cruauté performante.

Le vigile appuya sur le bouton d’un interphone. Il dévisageait maintenant les deux visiteurs avec suspicion. Quelque chose ne tournait pas rond chez ses deux-là. Il fit un signe discret à ses deux collègues. Dans l’interphone, une voix féminine, autoritaire, demanda de quoi il s’agissait.

— Quelle est exactement le but de votre visite, messieurs ? demanda le vigile. Voix neutre. Aucun sentiment ne transpirait. Professionnalisme parfait.

Ses deux collègues approchaient lentement sans faire de vague. « ÉON ! Étudier le terrain. Occuper le terrain. Nettoyer le terrain. » songea l’Arabe. La devise de Hard Wiever Consortium. L’un d’eux, la main sur son arme, se la jouait grave cow-boy. L’autre, moins agressif, mais peut-être plus dangereux, balayait le hall d’un air désintéressé, genre brocanteur dilettante dans un vide-grenier de province. Il porta la main à son oreille. Une démangeaison due à son oreillette, sans doute. L’autre chuchotait dans un micro placé sur son col. Le débardeur des halles leur envoya un petit bisou homologué tapette. Le regard du brocanteur se durcit. Dans le fond, du renfort arrivait.

— On entre pas chez vous comme dans un moulin, dit le débardeur endimanché. Impressionnant, hein !

Le vigile demeurait imperturbable. L’Arabe s’accouda gentiment sur le desk. Genre entre copains, on va pas faire d’histoires.

— Dites à monsieur Wesley que nous lui apportons des éléments utiles afin de procéder à une modification des paramètres mondiaux.

Le vigile leva les yeux.

— Des paramètres mondiaux ?

— Dites-lui aussi que nous aimerions avoir des nouvelles d’un ami cybernéticien. Il comprendra.

— Je vois. Je vais vous demander de patienter quelques instants, s’il vous plaît. Mademoiselle Johns va vous recevoir.

Une femme les rejoignit quelques minutes plus tard. Grande quinquagénaire ultra sexy, cheveux noirs nattés gouvernante, tailleur classique ultra moulant, bas noir, escarpins vernis. Regard glacé derrière des lunettes cerclés d’or de working girl. Sourire professionnel.

— Visez-moi Gwendoline, dit le débardeur. Manque plus que le fouet.

L’Arabe s’inclina, la main sur le cœur. Réitéra sa requête. Sourire mille et une nuits, comme pour inspirer confiance. Working girl, yeux d’acier, sourire absent, ne se départit pas de son flegme version maîtresse dominatrice. Il y avait belle lurette qu’elle ne frissonnait plus sous le regard des sultans d’opérette.

— Je regrette. Lord Wesley ne pourra pas vous recevoir. Il est très occupé. Que puis-je faire pour vous ?

L’Arabe eut une mimique d’agacement, aussitôt rattrapé par un sourire chaleureux d’une hypocrisie grand style. Il expliqua que malgré son amabilité la dame ne pouvait rien pour eux. Insista encore. Précisa que tout ceci étant très technique, vous comprenez…

— Nous devons rencontrer votre boss, dit le débardeur en reniflant. L’amitié, vous savez ce que c’est. On s’inquiète, on se fait du souci. Vous sentez pas comme une odeur ? Le roussi, non ?

— Lord Wesley n’est pas là, répéta Miss Johns qui ne releva pas l’allusion. Laissez-nous vos coordonnées, nous vous contacterons.

— C’est inutile. Nous reviendrons.

Les deux hommes prirent congé, sans plus d’explication. Au passage, le débardeur fit un pied de nez aux vigiles.

 

Cinq étages plus haut, dans son bureau, Wesley regardait son écran de contrôle. Il reconnut Fulton.

— L’émir doit être ce Farabi je ne sais quoi, dit-il en se tournant vers Robert Gottun qui attendait à côté de lui, les bras croisés et la mine imperturbable d’un chef sioux.

— L’autre, vous pensez que c’est un homme de main ? Un garde du corps, peut-être. J’ai travaillé pour des arabes, dans une autre vie. Ces gars-là sont les champions de la paranoïa. Du grand style.

— Prends deux ou trois gars avec toi et retrouve-moi ces deux zigotos. Je pense qu’une petite leçon leur ferait le plus grand bien.

— Ce sera fait ce soir même, my lord. Ces deux individus seront informés de votre désir de tranquillité. Je crois qu’ils apprécieront la subtilité de nos arguments.

Le gorille prit congé en tripotant la boucle d’oreille que sa petite amie lui avait offert trois jours plus tôt pour ses quarante ans. Un diamant de trois carats.

Deux heures plus tard, exactement à l’heure de la fermeture, le débardeur des halles revint, seul cette fois. Il posa son attaché-case sur le desk, l’ouvrit sous l’œil interloqué du vigile, adressa un bras d’honneur aux deux autres vigiles et plongea la main dans la mallette.

Il y eut un grand SWOUP ! suivi d’un silence de quelques secondes. Les secours dénombrèrent douze morts et dix-huit blessés.

publié dans : Roman (extrait) communauté : Diaspora Zorange
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