Samedi 7 juin 2008
Juin 2018 : Bataille d’Albuquerque.
À Albuquerque, le monde s’est ouvert les veines.
Nul ne sut jamais par quelles étranges circonstances autant de belligérants se retrouvèrent confrontés dans les plaines du Nouveau-Mexique ou embusqués sur les contreforts du mont Taylor. Toutes les factions, ou presque, y furent représentées.
Certains pensèrent à cette époque que le siège d’Albuquerque serait le plus grand désastre que l’humanité ait jamais connu. Ceux-là ne pouvaient pas prévoir que le désespoir trouverait son point culminant quelques mois plus tard dans le sud de la France lors de la bataille des trois rivières. Ce fut là qu’on ouvrit la boîte de Pandore. Ce fut là que G.W.M.S.S. prit son essor.
Quant aux derniers combats qui mirent fin à la guerre, la campagne du Guadalquivir, les événements qui s’y déroulèrent glorifièrent l’absurdité la plus inconcevable. Cette bataille parapha l’abjecte abomination que l’univers connu nommera la Grande Modification.
27 juin 2018
À l’affût du moindre renseignement susceptible de changer le cours de la bataille, les caméroptères chinois tournoyaient comme des frelons dans le ciel d’Albuquerque. Dégringolant à une vitesse vertigineuse des satellites géostationnaires de surveillance, des drones traqueurs fondaient sur eux tels des éperviers sur des musaraignes. À l’approche de leurs objectifs, un bourdonnement insensé signalait la mise en route de leur système de destruction sonique. Avec une agilité déconcertante, les caméroptères esquivaient l’attaque grâce à leur dispositif précognitif. Lorsque les drones de l’Alliance ne s’écrasaient pas, emportés par leur élan, ils remontaient comme des balles et finissaient par détruire quelques cibles aussitôt remplacées par de nouveaux appareils autogénérés par leur système reproductif post mortem. Les soldats avaient surnommé les caméroptères les flying bugs, les cafards volants. « T’en écrase un, il libère ses œufs et contamine toute l’appartement. » Imparable.
Retranchées dans les faubourgs d’Albuquerque, les troupes régulières du général Buchner, chef d’État-Major des forces de l’Alliance dans cette partie du monde, ne pouvaient plus reculer.
Malgré l’assistance de 400 chars Sting disséminés autour de la ville, de batteries antiaériennes Naja à visée conjecturelle modèle 2012 – une amélioration significative des Orgues de Staline tirant par rafales de 50 unités/secondes des missiles sol-air 666 à uranium appauvri – et la vaillance des combattants, l’Alliance s’affaiblissait de jour en jour.
En face, les néo-soviets, guère mieux lotis, n’en croyaient pas leurs yeux. C’était le boomerang historique qui leur revenait en pleine gueule. Stalingrad à l’envers. Impossible d’investir la cité. Certains officiers chuchotaient que l’intérêt stratégique d’Albuquerque ne méritait pas le sacrifice de milliers d’hommes. À Moscou, on s’impatientait cependant. Depuis l’intrusion des divisions néo-soviétiques par le détroit de Béring, c’était la première fois qu’on rencontrait une telle résistance.
À Denver, l’aviation russe forte de 300 appareils encore en état de marche s’ingéniait à trouver une solution, sans succès. La plupart des bombardiers étaient cloués au sol par les chaînes de brouillage américaines. Quant à la chasse, les pilotes mongols et leurs Mig 50 à propulsion neutronique ainsi que les Sukhoï 127 du commodore Boulgakov ne purent jamais franchir les barrages de feu dressés par la DCA de l’Alliance. C’était comme si une guêpe tentait de franchir les pales d’un ventilateur en fusion. Le batteries Naja crachèrent leur venin pendant soixante-douze jours d’affilé détruisant les neuf dixième de la flotte aérienne néo-soviet. Contre le rideau de fer, le rideau de feu. Elles s’arrêtèrent faute de munitions et fautes d’opérateurs.
Malgré la surextension logistique, les Australiens ne parvinrent jamais à assurer le ravitaillement des combattants décimés par les terrifiants Scorcher-men du djihad d’Azraël, ce mouvement islamiste ultra-radical rallié aux néo-soviets pour des raisons demeurées obscures.
Les escadrons suicide du djihad d’Azraël harcelaient sans cesse les positions de Buchner. Les effectifs des disciples du djihad d’Azraël, les Scorcher-men, paraissaient inépuisables. On racontait dans les rangs qu’ils avaient échangé leur sang contre du napalm condensé et leur âme contre une boîte d’allumettes. Ils s’infiltraient par centaines à l’intérieur des lignes de l’Alliance. Grâce à leurs tenues caméléon ils passaient inaperçus jusqu’à ce qu’ils décident d’exploser. Un de ces salopards islamistes pouvait se tenir à deux mètres de vous sans que vous vous en doutiez – sauf s’il avait forcé sur l’after-shave chuchotait-on pour désamorcer la peur – mais tout le monde savait que ces ordures ne se rasaient pas. Quand l’un d’eux lâchait la purée, tout s’embrasait instantanément dans un rayon de cinquante mètres. Il leur suffisait de formuler mentalement un code énoncé sous forme de mantra pour déclencher la formule grillade à 15 dollars avec supplément sauce barbecue. Le dispositif implanté à l’intérieur de leur cerveau déclenché des vagues de chaleur de plusieurs milliers de degrés en une fraction de seconde. Le truc marrant, c’est que certains, ne maîtrisant pas leurs pensées parce que insuffisamment formés, vitrifiaient parfois leurs propres camarades avant de partir au grill-room. Les Russes s’en méfiaient comme de la peste et les avaient relégués aux lisières de leurs lignes avec un no man’s land de cent mètres. La nuit, parfois, on voyait des éclairs mauves du côté de Santa Fe et de Colorado Springs.
Les forces en présence se retrouvaient pat.
Moscou dépêcha en urgence le général Sakhalinski. Il remplaçait in extremis le maréchal Fedorov suicidé pour incompétence notoire. Raisonnant selon la loi des rendements décroissants, Sakhalinski décida arrêter là les festivités pour favoriser les opérations au sol ; à l’ancienne. « Plus vous bombardez, expliqua-t-il, plus vous fournissez des ruines, donc des caches à l’ennemi. Depuis quand favorisons-nous la racaille yankee ? »
Il dépêcha la 17e division aéroportée, la division Beria. Ces troupes de choc s’étaient illustrées sur le front nigérian pendant la révolte des Mossis en 2013 et à Kaboul lors de la reconquête de l’Afghanistan en 2015. Uniquement composée de vétérans rompus à toutes les techniques de guérilla urbaine, la division Beria se cassa les dents.
Ceux qui avaient osé s’aventurer dans les égouts se heurtèrent aux torpilles fouisseuses à rayonnement thermique. Mettez votre chat dans votre micro-ondes et vous aurez une petite idée du sort de ces audacieux. Le lieutenant-colonel Willis s’était frotté les mains de satisfaction. « Les cons ! Ils se croient où ces enfoirés ? En face d’une tribu zoulou ou d’une bande de barbus ? Avec les compliments de l’armée des États-Unis d’Amérique, tovaritch ! »
Ceux qui tentèrent une percée par Central avenue se prirent une solide déculottée par les parachutistes polonais de l’unité Anders qui leurs tombèrent dessus comme des piranhas sur une charogne. Grâce à leurs fusils d’assaut à munitions vectorielles Banach, ils ne laissèrent aucune chance aux Russes. Malgré de lourdes pertes, ils raccompagnèrent messieurs les cosaques aux portes de la ville à grands coups pieds dans le cul. Ils ne purent malheureusement rien contre les Scorcher-men qui traînaient dans le coin.
« Qu’est-ce que ces enculés de communistes athées sont allés s’acoquiner avec les fanatiques religieux les plus défoncés de la planète ? », s’était exclamé le président Cooper, le célèbre humoriste de Las Vegas reconverti dans la politique, lorsqu’il avait appris la nouvelle au tout début des hostilités. « Ces types sont si dangereux qu’ils ont réussi à faire passer Ben Laden pour Santa Klaus ? ». Personne n’avait ri.
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Roman (extrait)
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L'écriture dans tous ses états
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