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Permettez-moi tout d'abord de vous faire un aveu. Je n’existe pas. Je suis un rédacteur fantôme, un ghost-writer, comme on dit en anglais. Je mets ma technique au service de vos écrits, de vos idées. Quelque soit mon niveau d’intervention, vous demeurez le créateur, le décideur de tout ce que vous souhaitez exprimer. Vous composez la chanson, je veille à ce que l’arrangement soit bon. Vous construisez une maison, votre roman par exemple, j’en contrôle l’équilibre et la pertinence. Au besoin, je suggère une petite finition çà et là mais en définitive, le boss, c’est vous !

bruno.michard@orange.fr
 
 
 

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Mercredi 23 avril 2008

L’ambiance n’est pas au beau fixe, dans le bar. Le temps se gâte à la vitesse d’une tranche de foie de veau sur la plage arrière d’une voiture garée en plein soleil du Midi. J’ai comme de l’huile qui me coule entre les fesses. Si, avec les hurleurs, j’avais l’impression d’être la Joconde, sous le regard lourd de conséquences des consommateurs qui se rapproche lentement, il me semble avoir autant de chance de m’en sortir que la précédente tranche de foie de veau dans un banc de piranhas.

Il y a d’abord ce gros suiffeux en blouse grise surchargée de pin’s. Il sourit de toutes ses dents gâtées ; le sourire cruel et désinvolte d’un disciple de Diogène. Le tenant par le bras, une mégère au visage peinturluré l’exhorte à grand renfort de grossièretés à me jeter dehors sans autre forme de procès. Un autre plus hardi s’avance d’un pas, la main tendue vers moi comme la serre d’un charognard. Il bave et marmonne dans sa barbe clairsemée comme s’il mâchouillait des limaces. Par moment, sa langue sort de sa bouche édentée comme une murène de son antre. Il baragouine un galimatias d’où émergent parfois des mots français, russe ou italien. Sous sa chemise largement échancrée, j’aperçois une ignoble cicatrice violacée serpentant sur sa poitrine enfoncée par je ne sais quel accident. Et tout ce joli monde est à l’avenant. Quoique, de derrière le gros homme en blouse grise, une ravissante petite fille montre le bout de son nez. D’un coup d’épaule, elle s’extirpe de la foule compacte. Un sourire radieux illumine sa frimousse à la Shirley Temple. Je me rassure soudain. Ainsi, même la plus nauséabonde des cours des miracles peut engendrer une lueur de pureté. Son petit rire cristallin résonne dans ce silence poisseux comme le ruissellement des cloches-tubes sous la baguette du percussionniste. L’éclat virginal de ses yeux mauves me fait l’effet d’une caresse. La douceur incandescente qui s’en dégage me fait pourtant froid dans le dos. Une telle miséricorde est-elle possible. La tête inclinée sur l’épaule, elle roule une mèche de ses cheveux entre ses doigts d’albâtre. Son petit air songeur aurait attendri Hitler en personne. Les secondes s’égrainent tranquillement. Le silence est désormais d’une qualité exceptionnelle. J’entends derrière moi la respiration oppressée de Léon. Henri est immobile et livide comme une statue de sel. Les consommateurs se sont tuent. Dehors, les Desperadygmes gyrovagues attendent.

La petite fille lâche la main du gros homme. Elle croise les bras, me lance un petit clin d’œil mutin et plonge brusquement la main dans une poche de la blouse grise.

Le temps se fige. Je perçois le cliquetis d’un fusil qu’on arme. La petite fille brandit quelque chose de métallique et pesant dans sa menotte. Le gros suiffeux éclate de rire. La mégère crache par terre. Une détonation ! La tête de la petite fille explose, souillant la blouse du gros suiffeux d’un jet de liquide poisseux et blanchâtre. Le gros, lui s’effondre lentement, comme à regret, sa blouse ensanglantée s’étale autour de lui comme une corolle. La foule des consommateurs reflue vers la sortie dans un désordre indescriptible. Aveuglés par la panique, ces pauvres crétins foncent tête baissée vers les rangs des gyrovagues. Dehors, c’est l’hécatombe.

Henri souffle sur le canon de son arme. Léon donne un coup de sabot hargneux dans le corps disloqué de la fillette qui tressaute comme sous l’effet d’une puissante décharge électrique. Des filaments arrachés et à demi consumés sortent de son cou ravagé. Sa main serre encore un Desert Eagle .50. La jolie frimousse a roulé deux mètres plus loin et son adorable petite bouche tente encore de sourire.

— Saloperie de biosymbiote, rugit le moustachu.

Victime de violente nausées, je me plie en deux et je restitue ma bière. À l’extérieur, une rumeur inquiétante s’amplifie. Quelques moteurs se remettent en marchent dans un vrombissement de lucane géant. Je perçois des tronçonneuses qu’on lance, des perforateurs qu’on amorce. Sur la scène, un pauvre vieux type à genoux pleure doucement en serrant sa basse dans ses bras comme s’il s’agissait d’un enfant mort. Partout, ce qu’il reste de consommateurs tourne en tous sens comme des moutons alarmés. Dehors la voix caverneuse de clébard gueule dans son mégaphone que l’ultimatum touche à sa fin. Quel ultimatum ?

 

Henri m’attrape par le bras et m’entraîne vers une porte dérobée derrière le comptoir. Léon récupère un AK-47 et me lance d’un ton sinistre :

— Il est vraiment temps que nous allions aux toilettes !

Au même instant, un type fringué comme un détective des années 50, imper mastic et borsalino, nous rejoint. Il ressemble à Eddie Constantine et trimbale un énorme lapin en peluche.

— Je crois que vous aurez besoin de moi, dit-il en jetant son mégot. (à suivre)

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Dimanche 20 avril 2008

Le silence est palpable. C’est simple, rien que de vous en parler, j’en ai plein les mains. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il est poisseux mais je n’en suis pas loin.

Du dehors parviennent des plaintes de moteurs qui expirent, des crépitements de ferraille chauffée à blanc et une horrible odeur de caoutchouc brûlé qui prend à la gorge. Une femme tousse, l’iroquois rose bonbon se racle la gorge avant de proférer un juron que la décence m’interdit de vous répéter. À côté de moi, le claquement caractéristique d’un fusil qu’on arme me déflore l’oreille. Henri semble décidé d’en découdre malgré la  crainte que je lis dans son regard. Léon inspecte ses ongles, les autres consommateurs se dévisagent comme s’ils étaient à la recherche d’un traître.

La porte spéciale à double battant est restée ouverte. Une sorte de bourdonnement sourd fait trembler le sol comme la basse de Dusty Hill au dernier concert de ZZ Top.

— Les orthogènes sont en rogne, chuchote Léon. J’aime pas cette musique, attends-toi à du grabuge.

Sur scène, le clone d’Elvis commence à paniquer. Il invective ses musiciens grabataires pour qu’ils replient le matos fissa. D’une voix de fausset, il déplore le manque de sécurité et le cachet ridicule imposé par le patron de ce beuglant de troisième zone. (sic). Je constate comme une lueur d’agacement dans l’œil du barman. Soudain, je réalise que si ce mirliflore pailleté et ventripotent ne ferme pas son clapoir, c’est lui qui va déguster la décharge d’inauguration.

— Je paye cette vieille tarlouze 300 maravédis pour quatorze chansons mal rafraîchies, faudrait voir à ce qu’il me scie pas trop les feuilles l’enfifré, rouscaille Henri.

Au moment où Léon se propose d’ajouter quelque chose, une sorte de déflagration tonne à l’extérieur. Le silence s’épaissit une seconde pour finalement se briser dans un déchirement épouvantable de chat qu’on égorge. Je prends les jetons. À droite, une entraîneuse explique que ça y est, les orthogènes sont vraiment en rogne et que ça va chauffer pour les gyrovagues. À peine a-t-elle terminer son commentaire, qu’une sorte de sifflement rogue lacère l’ambiance suivi d’un bruit d’éclaboussure semblable à celui que ferait un préservatif gavé de blanc d’œuf éclatant sur du carrelage mouillé. Deux secondes encore et deuxième sifflement suivi d’une clameur détestable et triomphante. L’iroquois rose bonbon jette un œil inquiet à l’extérieur. Il tonitrue que les orthogènes sont Game over et, aspergeant de sang et de tripes tous les consommateurs des environs immédiats, explose comme un furoncle trop mûr dans un troisième sifflement. Une grosse blonde se met à beugler comme une truie que sa robe est foutue, un petit mec tout maigre à la moustache cérusée tombe dans les pommes et une sorte de machin tout en jambes coiffé d’un rutilant sombrero de plastique fluo se rue vers les toilettes. La foule reflue vers le comptoir. Le clone d’Elvis, ou très con ou très suicidaire, (allez savoir avec des guignols pareils), se précipite dehors en brandissant une guitare comme une massue. Ça fait pas un pli : quatrième sifflement, sonorité d’un sac de viande avarié tombant sur le sol de la morgue.

Il avait raison, Henri, ça pue. D’ailleurs celui-ci n’en mène pas large malgré son fusil à pompe. Et moi, si j’ai bien compris la teneur de l’événement, les gants de boxe sur pattes n’ont plus l’efficacité requise pour repousser les gyrovagues. Je me tourne vers Léon qui se tourne vers son  frangin qui se tourne vers la sortie de secours cadenassée et verrouillée contre laquelle s’agglutine un conglomérat d’aficionados du branle-bas de panique. Il hausse les épaules et explique que c’est pour lutter contre la resquille. Ben voyons.

 

Une voix métallique résonne soudain dehors. Jamais je n’avais entendu un truc pareil. J’ai l’impression qu’un chien enrhumé s’est retrouvé tout à coup doué de la parole et que tout content de ce nouveau privilège il s’est pris de passion pour l’art de vomir dans un porte-voix. Et je ne vous parle même pas du larsen qui souligne chaque terminaison de phrase.

 

Le gyrovague, qui d’autre, répète son injonction plus lentement.

— Comme vous vous en êtes sans doute aperçus, nous sommes équipés d’une arme nouvelle et nos objectifs ont changé. Nous savons que le transfuge est parmi vous. Livrez-le nous et il ne vous sera fait aucun mal. 

 

Le gyrovague n’a pas terminé sa déclaration que tous les regards se tournent vers moi et ce que je peux y lire n’est pas de très bon augure. (à suivre)

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Vendredi 18 avril 2008

C’est à tombeau ouvert que nous parcourons la cinquantaine de kilomètres qui semblent s’étaler sous nos roues comme de la guimauve sous la semelle d’un auguste. Plus nous avançons sur cette espèce de tarmac sans fin plus nous croisons et dépassons d’autres catapultomobiloïdes de toutes formes et de tous formats. Petit à petit un semblant de trafic semble se mettre en place. Enfin nous ralentissons et nous nous garons le long d’une grande bâtisse en tôle ondulée peinte en vert. Une grande enseigne proclame : « Bienvenue, soiffard du tarmac ! Que tu cherches une teigneuse ou une éteigneuse, le Bistrot du Grand Nulle Part te fournira la roteuse ! »

— J’ai soif, annonce Léon en se hissant hors de la carlingue.

Moi aussi. J’ai le fond de la gueule comme une bétonnière. Avec les mouches en plus. Le rouquin a mal fermé mon cockpit qui, sous l’effet de l’accélération, s’est ouvert et s’est arraché dans le fameux grand nulle part. Du coup, je me suis retrouvé avec les lèvres retroussées jusqu’aux oreilles, mes dents récoltant les insectes comme un chalut les poissons. J’avoue qu’une bonne litrée de bière ferait bien mon aise.

Nous pénétrons dans le Bistrot par une double porte dont les battants sont renforcés par de vieux pneus lardés d’hameçons. Heureusement deux créatures du genre gants de boxe sur pattes manœuvrent le mécanisme pour chaque client qui entre. Interloqué, je m’informe.

— C’est pour parer aux raids des Desperadygmes gyrovagues. Une secte de timbrés shootés à l’hélium carboxylique qui foncent dans le grand nulle part comme des savonnettes sur des toboggans cirés. Rien ne les arrête sauf ça. – Léon pose sa main sur l’un des gants de boxe à pattes – Ce sont des êtres orthogéniques à configuration électrolytique semi-vivant. De vraies teignes ! Les gyrovagues en ont une peur bleue. Je sais pas pourquoi. Allez viens ! On va boire un coup.

Une faune interlope se désaltère à l’intérieur. Jamais vu autant de spécimens d’humanité rassemblés au même endroit. Dans un coin, sur une scène estampillée strass et paillettes made in Taiwan, un clone d’Elvis se trémousse au son d’un orchestre de vieillards cacochymes. Par la moustache d’Hendrix ! Ces rebelles en déambulateur swinguent comme des moissonneuses-batteuses.

Léon joue des coudes pour s’annoncer au comptoir. Il semble connaître le barman. Je remarque comme un air de famille.

— Mon petit frère, précise Léon. Chez nous, c’est une tradition familiale, le troquet.

— On est une famille originaire de Barmanie occidentale, dit le frangin en me tendant une main grosse comme deux fois la mienne. De sa manche glisse un nerf de bœuf qu’il rattrape avec la prestance d’un jongleur. (une autre tradition familiale) Moi, c’est Henri. T’es le nouveau venu pas vrai. On m’a parlé de toi.

— Glisse-nous deux formidables, commande le rouquin. Quelles sont les nouvelles ?

— Pas bonnes, frangin, pas bonnes. Tu ferais mieux de planquer ton pote. On cause beaucoup ici. On raconte qu’il a une grande gueule. Tiens ! Vise un peu, là, les infos.

On se retourne. Un écran au plasma genre wanted avec ma tronche dessus. Je ne suis pas à mon avantage. Un cinq suivi de plusieurs zéros clignotent juste en dessous. Au bout de quelques secondes ma physionomie s’efface pour montrer celle de Small Boss. Il semble encore plus triste que sur le portrait officiel. Un texte défile. Ça dit que j’ai gravement insulté Small Boss et que ce dernier offre 50 000 maravédis pour ma capture. Le spot se termine par ces mots en lettres de néon type Las Vegas : Dénoncez plus pour gagner plus !

La pogne de Léon se pose sur mon épaule comme un gros chat sur une carcasse de poulet.

— T’es trop voyant, camarade ! Va falloir qu’on fasse quelque chose.

J’allais répondre par une grossièreté lorsqu’un vacarme épouvantable se fait entendre à l’extérieur. Je me demande si un 747 affrété par Al Qaida est en train de se poser sur le bistrot quand un grand dadais à la coupe iroquois mousse de fraise se précipite à l’intérieur en hurlant :

— Les Desperadygmes gyrovagues ! Ils sont devenus fous. Ils se garent !

— La vache ! fait Léon. Ils ne s’arrêtent même pas pour faire de l’essence. Ils se ravitaillent en vol. Qu’est-ce qui leur prend ?

— Ça ! ça pue, grommelle Henri en sortant un fusil à pompe de derrière le comptoir. (à suivre)

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Lundi 14 avril 2008

Vous, je ne sais pas ce que vous regardez en premier chez quelqu’un, mais moi, ce sont les yeux. Enfin, si c’est un mec. Si c’est une femme,c’est… comment dire… légèrement différent. Rassurez-vous, je ne suis pas de ces fieffés hypocrites qui assurent s’intéresser d’abord au regard des femmes alors que leur attention dégouline vers leurs seins. Maupassant ne s’y était pas trompé en écrivant : « La poitrine, cette ronde et ferme enveloppe du cœur des femmes qui suffit aux hommes et les empêche de rien chercher dessous. »

Moi, je suis d’un autre acabit, guère plus rassurant ma pauvre dame. Ce que je regarde en premier chez une femme, ce sont ses jambes. Si celle-ci ressemble à deux pylônes homologué par EDF, là s’arrêteront mes éventuelles tentatives de séduction. Inutile de vous préciser que Gisèle a des jambes de reine.

Tout ça pour en arriver au moment où le pilote de cet engin tout droit sorti des manufactures infernales s’extirpe de son cockpit comme un bernard-l’ermite d’une coquille trop étroite.

Ce qui me saute aux yeux avec la même cinglance qu’un coup de trique dans la gueule d’un skin-head (J’ai des opinions très arrêtées sur la manière de soigner ces zozos-là), ce sont les reflets du soleil levant sur cette espèce de matière chitineuse en peau de scarabée dont sont faits ses sabots. Le reste vient après. L’œil qui pétille quand l’autre somnole. La matière vivante de son œil bleu-vert versus la matière minérale de son œil de verre. En voyant ma stupeur, l’éléphant de mer se marre comme une baleine derrière ses moustaches de phoque.

Léon !

La tignasse incendiaire du barman frissonne dans la brise matinale. Il a troqué ses pantalons de golf et son gilet celtique contre une combinaison d’aviateur en peau de requin. La modernité de sa coupe tranche avec l’obsolescence des sabots. Il baisse l’œil vers ses ceux-ci et hausse les épaules.

— Je suis tellement mieux là-dedans que dans les cuissardes réglementaires. Et puis, j’ai l’air d’une vieille drag-queen étouffée par la levure de bière dans leurs satanées trucs.

— Et la combinaison ?

Vous imaginez bien que je me moque comme d’une guigne de ce que ce râblé ventripotent soit à l’aise ou pas. Damned ! J’essaie juste de gagner du temps. Pour ceux qui n’ont pas lu le début ou les autres qui raccrochent les wagons, je rappelle quand même que ce quintal de muscles et de cholestérol m’a assommé juste avant de me précipiter dans cette lamentable aventure.

— Bah ! À la vitesse où roule ce catapultomobiloïde, il vaut mieux protéger son lard. Imagine les dégâts que pourraient faire le défragmentation de la turbine à dynamotectonique sur ta jolie petite gueule ?

Je reste sans voix. Il en profite pour enchaîner :

— J’ai mis du temps à retrouver ta trace. Lorsqu’on s’est vraiment rendu compte de notre bévue, il était trop tard. Ça sentait vraiment mauvais. C’est un coup de bigophone de l’Ostrogoth qui nous a confirmé le parfum. Il s’inquiétait de savoir pourquoi le vrai recyclable, ton pote Robert Jansen, était mort de vieillesse en 2032 alors qu’il aurait dû être détemporellisé le jour où t’es venu te saouler la gueule dans mon établissement. Il gueulait l’Ostrogoth, fallait voir. Comme un putois orphelin. J’en ai encore les oreilles en symbioses avec des alarmes de sous-marin. Du coup, Erwan s’est retrouvé aux fers, et moi, à tes trousses comme un blaireau après une fausse barbe. Je me suis farci les élucubrations du G.I.S.E.L.E. Jamais vu trois cons pareils. Je me suis cogné les hurleurs pendant trois plombes. Négocier avec eux c’est pire que d’entamer un duo d’opérette avec Joe Cooker. J’ai failli y laisser mon beau timbre altier. Enfin, ça c’est rien à côté des arguties du guichetier et des stridulances hystériques de la secrétaire chargée des reconversions atypiques. J’ai été obligé de la culbuter sur un coin de table pour enfin comprendre que les hurleurs s’étaient foutu de ma gueule et qu’ils t’avaient balancé dans le grand extérieur.

Là-dessus, il se met à farfouiller dans un coffre. Il en sort l’équivalent du catalogue des manufactures des armes et cycles de Saint-Étienne. Je vous épargnerai la lancinante énumération de tout ce fatras, Prévert l’a déjà inventé. Enfin, il brandit une autre combinaison en peau de requin et une paire de cuissardes mordorées.

— Enfile ça !

— Vous êtes sûr ?

— Absolument certain, bonhomme. Mais si t’as un problème, j’ai apporté le nerf de bœuf.

— Non, il n’y a pas de problème.

J’enfile le déguisement. Trois tailles de trop, au bas mot. J’ai l’air d’une drag-queen anorexique dans la combinaison d’homme de grenouille de Demis Roussos. À peine ai-je obtempéré que le mafflu me soulève et m’introduit à l’arrière du véhicule, légèrement plus élevé que le poste de pilotage. Il me sangle dans un harnais de sécurité, verrouille le capot, et m’assure que comme ça le vent ne risque pas de m’emporter. Je reprends mon souffle et m’informe.

— Où on va ?

— Au bistrot ! proclame Léon en démarrant sur les chapeaux de roues.

(à suivre)

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